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MOUSSAF : LES DIX MARTYRS

Ô combien ce terme de “martyr” est embarrassant. À l’heure oĂč les assassins se drapent volontiers du “martyre” pour exterminer joyeusement quiconque passe Ă  la portĂ©e de leur religiositĂ© purulente, Ă  l’heure oĂč certains voudraient jouer la concurrence des souffrances pour nier la Shoah, cette idĂ©e du “martyre” n’est pas prĂ©cisĂ©ment Ă  la mode. David Isaac Haziza explore ici l’épineuse question de ce qu’ont pourtant Ă  nous apprendre les sacrifices des martyrs du judaĂŻsme que la liturgie de Yom Kippour honore.

Publié le 30 Sep 2016

7 min de lecture

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Pour les Juifs d’aujourd’hui, aprĂšs Auschwitz en particulier, il n’est rien de plus choquant que l’idĂ©e du martyre. Le judaĂŻsme, dit‐​on souvent, est une religion de vie, une religion de l’ici-bas, une religion qui ne s’intĂ©resse pas tant aux rĂ©compenses post mortem qu’au carpe diem. Cependant, il y a, je crois, une grande diffĂ©rence entre la sensibilitĂ© juive et ce que disent en fait les textes. Ou plutĂŽt devrais‐​je dire, entre la sensibilitĂ© juive moderne et la tradition.
Au temps des Croisades, des Juifs ont non seulement choisi la mort plutĂŽt que le baptĂȘme mais l’ont encore donnĂ©e Ă  leurs enfants, de leurs propres mains. On dĂ©crit des scĂšnes semblables au moment de l’expulsion d’Espagne. De cela, l’une des priĂšres juives les plus populaires, Avinou malkĂ©nou, porte la trace : « Notre PĂšre, notre Roi, agis en faveur de ceux qui se laissĂšrent assassiner pour Ton saint nom ! Notre PĂšre, notre Roi, agis en faveur de ceux qui se laissĂšrent massacrer pour Ton unitĂ© ! Notre PĂšre, notre Roi, agis en faveur de ceux qui se jetĂšrent Ă  l’eau et dans le feu pour la sanctification de Ton nom ! »
Le martyr sanctifie le nom de Dieu, au sens oĂč il en porte tĂ©moignage et pousse Ă  le proclamer saint ; au sens thĂ©urgique aussi, oĂč son acte extrĂȘme rend littĂ©ralement saint, permet au Nom de s’accomplir, Ă  Dieu d’exister. Dans la liturgie des Yamim NoraĂŻm, le thĂšme du martyre est particuliĂšrement prĂ©sent. Isaac, Ă  Rosh haShana, est prĂ©sentĂ© comme le premier des martyrs ; sa cendre qui est aussi celle de tous ceux qui l’ont suivi, fait mĂȘme intercession pour nous. Lors des sonneries du shofar, Ă  la fin de la section des Souvenirs, on rappelle en effet l’épreuve du jeune patriarche, disant : Et souviens‐​toi en ce jour avec misĂ©ricorde pour ses descendants, de la ligature d’Isaac. Commentant le passage du LĂ©vitique oĂč Dieu dit qu’Il se souviendra de Son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob, le Sifra affirme que la cendre d’Isaac est un lien Ă©ternellement visible entre l’Éternel et IsraĂ«l, amassĂ©e qu’elle est sur l’autel. Comprenons : si Isaac ne mourut pas rĂ©ellement, encore qu’un midrash controversĂ© raconte qu’il fut immolĂ© puis qu’il ressuscita, beaucoup d’Isaac, jeunes et moins jeunes, enfants ou adultes, connurent ce sort durant des siĂšcles – et leur cendre, Ă  n’en pas douter, est bien visible. À Yom Kippour, le culte du martyre prend une autre dimension avec l’office du Moussaf, dont, comme chacun sait, le centre et la raison d’ĂȘtre consistant dans l’évocation des rites sacrificiels et notamment du fameux bouc Ă©missaire. Et le bouc sur lequel le sort sera tombĂ©, il sera placĂ© vivant devant l’Éternel, pour l’expiation (ŚœŚ›Ś€Śš ‚(pour ĂȘtre envoyĂ© Ă  Azazel dans le dĂ©sert. Le bouc va littĂ©ralement porter en dehors de l’espace consacrĂ© les fautes qui le souillent ; l’idĂ©e du sacrifice, comme l’a vu RenĂ© Girard, fonctionne ici Ă  plein, le mal Ă©tant changĂ© en bien par un geste qui l’extĂ©riorise. Le mal, on lit cela ailleurs dans la Torah, est extirpĂ©, comme s’il Ă©tait une chose, un rĂ©sidu matĂ©riel dont on peut se dĂ©barrasser de façon Ă©vidente. Et c’est l’animal qui va se charger de ce rĂ©sidu, c’est lui le substitut de la victime lĂ©gitime – qui serait IsraĂ«l. Durant la rĂ©pĂ©tition de la Amida de Moussaf, on rappelle donc le service du Temple, et notamment ce rite Ă©trange, unique en son genre. La maniĂšre dont les victimes Ă©taient immolĂ©es est dĂ©crite dans un but cathartique : le fidĂšle doit avoir sous ses yeux l’horrible liturgie, le sang projetĂ© dans toutes les directions, la terreur du peuple qui se savait en sursis, qui se prosternait comme nous le faisons encore en le racontant, la solennitĂ©, la magnificence du Grand PrĂȘtre
 Et il est de coutume, aprĂšs cette auguste horreur, de rĂ©citer l’élĂ©gie des Dix martyrs d’Hadrien, Eleh ezkera.

LE FIDÈLE DOIT AVOIR SOUS SES YEUX L’HORRIBLE LITURGIE

Ce poĂšme ressemble dans son contenu Ă  une kina lue Ă  Tisha beAv et racontant aussi, quoique de maniĂšre moins travaillĂ©e et surtout moins mĂ©taphysique, le supplice de ces dix TanaĂŻm, torturĂ©s et tuĂ©s sous l’Empire romain : Rabbin IsmaĂ«l le Grand PrĂȘtre, Rabban Simon ben Gamaliel, Rabbi Akiba, Rabbi Hanina ben Teradion, Rabbi Houtspit l’InterprĂšte, Rabbi ElĂ©azar ben Chamoua, Rabbi Hanina ben HakhinaĂŻ, Rabbi Yeshvav le Scribe, Rabbi Judah ben Dama et Rabbi Judah ben Bava. Le rĂ©cit de leurs souffrances est dĂ©taillĂ© et ouvertement romancĂ©. Ainsi IsmaĂ«l, nous dit‐​on, plaĂźt tellement Ă  la « fille de l’empereur Â» qu’elle implore sa grĂące. Ne pouvant l’obtenir, elle demande qu’il soit Ă©corchĂ© vif, de sorte que sa peau lui soit donnĂ©e et qu’elle puisse en faire ce que bon lui semble. Ne croirait‐​on pas quelque réécri‐ ture du mythe chrĂ©tien de SalomĂ© ? À ceci prĂšs que si le Jean‐​Baptiste en question n’est pas moins juif, et pour cause, que celui de Marc, la SalomĂ© est dĂ©sormais romaine, et plus cruelle encore que celle de la cĂ©lĂšbre fable. Ou peut‐​ĂȘtre plus amoureuse.
Il n’est pas fait mystĂšre de la dimension sacrificielle de ces exĂ©cutions. Ainsi, le sang de Simon ben Gamaliel est‐​il versĂ©, dit le poĂšte, comme celui d’un taureau offert : oui, il s’agit d’un sacrifice, d’une offrande et d’ailleurs, pas de n’importe quelle offrande. Le taureau Ă©tait en effet offert par le Grand PrĂȘtre, indĂ©pendamment des deux boucs, pour expier ses propres fautes ; or IsmaĂ«l est le Grand PrĂȘtre et alors qu’il a demandĂ© Ă  mourir d’abord, le sort est tombĂ© sur Simon. Tragique ironie, qui va faire « payer Â» ce dernier symboliquement pour les fautes de celui qui voulait se sacrifier avant lui. Surtout, et c’est probablement, pour nous, le plus difficile Ă  entendre, il est explicitement dit que ces morts expient pour le passĂ© et l’avenir. En un schĂšme quasi christique, le refrain nous le martĂšle : Nous avons pĂ©chĂ©, ĂŽ notre Roc ; pardonne‐​nous, ĂŽ CrĂ©ateur. Nous sommes responsables, ils sont morts pour nos fautes ! Comme Isaac dont la cendre Ă©ternellement prĂ©sente au regard de Dieu intercĂšde pour notre salut. Et en mĂȘme temps l’élĂ©gie rapporte le midrash selon lequel c’est pour racheter le mĂ©fait des frĂšres de Joseph que ces justes ont ainsi pĂ©ri : dix ils Ă©taient, comme les dix frĂšres criminels qui vendirent leur cadet en esclavage. Vendre un homme mĂ©rite la mort selon la Loi. Il fallait donc bien que quelqu’un se charge de ce pĂ©chĂ© qui hantait IsraĂ«l depuis le berceau. Brodant sur ce mĂȘme thĂšme, le Midrash Hanéélam, dans le Zohar, va plus loin encore : les dix martyrs seraient, Ă  l’en croire, des rĂ©incarnations des dix frĂšres de Joseph ! Qui n’a pas entendu, relativement Ă  la Shoah, cette explication ? Le gĂ©nocide de notre peuple serait la rĂ©tribution de pĂ©chĂ©s commis dans des vies antĂ©rieures : quelle que doive ĂȘtre notre mĂ©fiance, lĂ©gitime et mĂȘme de rigueur, Ă  l’égard de ce genre de propos, il faut savoir qu’ils se fondent sur une sĂ©rie de sources qui existent bel et bien, dans le Midrash comme dans la littĂ©rature mystique.
Le mal causĂ© Ă  EsaĂŒ par notre ancĂȘtre Jacob, son frĂšre jumeau, est une autre possible explication de la liturgie de Yom Kippour. Selon le Zohar, Azazel est la puissance angĂ©lique ou dĂ©moniaque, la PrincipautĂ© d’EsaĂŒ. OĂč IsraĂ«l apprendrait Ă  surmonter le mal, l’envie, le ressentiment, la haine fraternelle – ou, ce qui revient au mĂȘme, raciste – qui est en lui, en son Ăąme collective et individuelle. Jonathan Sacks voit dans l’ensemble du rite de Yom Kippour, et jusqu’à la gĂ©mellitĂ© des deux boucs, l’un offert Ă  l’Éternel, l’autre Ă  Azazel, le rachat du mal causĂ© jadis par la rivalitĂ© fraternelle, et de façon tout Ă  fait audacieuse, surtout dans l’horizon orthodoxe qui est le sien, axe tout son mahzor sur ce motif.

CONCEPTION TRAGIQUE DE L’HISTOIRE

Sans aller jusqu’à parler de mĂ©tempsychose, l’idĂ©e que nous « payons Â» pour nos ancĂȘtres, en un cycle tragique que seul le Messie saurait arrĂȘter, est en tout cas dĂ©jĂ  prĂ©sente dans la Bible : Nos pĂšres avaient pĂ©chĂ©, ils ne sont plus – mais c’est nous qui portons leurs fautes, dit JĂ©rĂ©mie dans les Lamentations. La priĂšre de Moussaf des jours de fĂȘte ne dit pas autre chose : Ă  cause de nos pĂ©chĂ©s nous fĂ»mes exilĂ©s de notre terre
 Nos pĂ©chĂ©s : ceux des nĂŽtres, ceux de nos aĂŻeux, dont nous sommes chargĂ©s comme les Atrides l’étaient.

La notion juive de martyre s’enracine dans cette conception tragique de l’histoire. Dans un tel contexte le sort, qui revient si souvent – dans Eleh ezkera comme dans les lois du bouc Ă©missaire – joue un rĂŽle providentiel. Le sort, absurde pour l’Ɠil du mortel, est la manifestation du Dieu cachĂ©, la maniĂšre dont l’absence divine se fait prĂ©sence. Notons qu’un autre grand rĂ©cit liĂ© Ă  Kippour en parle, et c’est l’histoire de Jonas : ils tirĂšrent les sorts et le sort tomba sur Jonas. Et notons que selon un midrash, Jonas redoutait d’aller Ă  Ninive parce qu’il savait que ses habitants se repentiraient, ce qui aggraverait les fautes d’IsraĂ«l : allusion Ă  la mission de souffrance, au sort du peuple Ă©lu, condamnĂ© Ă  servir de bouc Ă©missaire au monde entier, c’est-Ă -dire, Ă  la lettre, Ă  se faire martyr pour extirper le mal de la crĂ©ation ?

On frĂ©mit Ă  cette idĂ©e ; dans notre religion sans rĂ©ponses, dans notre religion de questions, on ne veut surtout pas que cette rĂ©ponse‐​lĂ  soit la bonne. Comment, alors que le souvenir de la Shoah est encore si prĂ©sent Ă  nos esprits, pouvons‐​nous l’accepter ? Comment, d’ailleurs, aimer une crĂ©ation oĂč des enfants, quels qu’ils soient, seraient torturĂ©s ? Et oĂč IsraĂ«l, bien sĂ»r, serait de siĂšcle en siĂšcle et quand prend au « sort Â» l’envie de lui tomber dessus, son paratonnerre mĂ©taphysique ? Comment, en un mot, accepter une thĂ©ologie qui thĂ©matise notre lien Ă  la divinitĂ© comme passion, comme sacrifice ? Et quand ils arrachĂšrent la peau oĂč les tĂ©filines s’attachent, IsmaĂ«l amĂšrement hurla son Ăąme au crĂ©ateur, raconte notre Ă©lĂ©gie des Dix martyrs. Les tĂ©filines nous lient Ă  Dieu en une Ă©treinte quotidienne : le martyre d’IsmaĂ«l en est comme le revĂȘtement suprĂȘme ! Or, aussi insupportable cette thĂ©ologie nous soit‐​elle, elle fait, disons‐​le bien, partie de notre tradition, elle est au cƓur du judaĂŻsme.
Mais pour Toi on nous tue chaque jour, on nous voit comme moutons pour l’abattoir. Debout ! Pourquoi dors‐​tu ĂŽ Seigneur ? RĂ©veille‐​toi ! Ne nous rejette pas pour toujours !
Ces mots du Psalmiste rĂ©sonnent douloureusement aux oreilles de ceux qui ont vu enfants et parents partir rĂ©ellement pour l’abattoir. Ceux‐​lĂ  n’avaient rien demandĂ©. « L’Éternel est mon berger Â», dit un autre psaume, plus cĂ©lĂšbre encore : mais pourquoi le berger Ă©lĂšve‐ t‑il son bĂ©tail, si ce n’est pour Ă  la fin le dĂ©vorer ?

La soumission est‐​elle la seule possibilitĂ© que nous offre la tradition ? Nous prosterner en louant les martyrs d’Hadrien, heureux que d’autres aient souffert pour nous ou le fassent Ă  l’avenir ? Non pas, car je crois que Kippour est aussi l’arme donnĂ©e Ă  notre peuple pour triompher de ce Dieu dĂ©vorateur et Le changer en Dieu de misĂ©ricorde : Debout ! Pour suivre la voie d’Élie Wiesel qui renversa les rĂŽles : « Aujourd’hui, Ă©crit‐​il dans La Nuit, je n’implorais plus. Je n’étais plus capable de gĂ©mir. Je me sentais, au contraire, trĂšs fort. J’étais l’accusateur. Et l’accusĂ© : Dieu Â». C’était Ă  Auschwitz, le jour de Rosh Hashana, jour du jugement ; il jugea l’Éternel – et s’il est une chose dont nous pouvons ĂȘtre certains, c’est que quelque part dans les hauteurs, sa cause l’emporta.

1. Lévitique, 26:42
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2. Lévitique, 16:8
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3. Lévitique, 16:11
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4. Zohar, I, 138b
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5. Lamentations, 5:7
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6. Jonas, 1:7
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7. Psaumes, 44:23–24
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