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Pour les Juifs dâaujourdâhui, aprĂšs Auschwitz en particulier, il nâest rien de plus choquant que lâidĂ©e du martyre. Le judaĂŻsme, ditââon souvent, est une religion de vie, une religion de lâici-bas, une religion qui ne sâintĂ©resse pas tant aux rĂ©compenses post mortem quâau carpe diem. Cependant, il y a, je crois, une grande diffĂ©rence entre la sensibilitĂ© juive et ce que disent en fait les textes. Ou plutĂŽt devraisââje dire, entre la sensibilitĂ© juive moderne et la tradition.
Au temps des Croisades, des Juifs ont non seulement choisi la mort plutĂŽt que le baptĂȘme mais lâont encore donnĂ©e Ă leurs enfants, de leurs propres mains. On dĂ©crit des scĂšnes semblables au moment de lâexpulsion dâEspagne. De cela, lâune des priĂšres juives les plus populaires, Avinou malkĂ©nou, porte la trace : « Notre PĂšre, notre Roi, agis en faveur de ceux qui se laissĂšrent assassiner pour Ton saint nom ! Notre PĂšre, notre Roi, agis en faveur de ceux qui se laissĂšrent massacrer pour Ton unitĂ© ! Notre PĂšre, notre Roi, agis en faveur de ceux qui se jetĂšrent Ă lâeau et dans le feu pour la sanctification de Ton nom ! »
Le martyr sanctifie le nom de Dieu, au sens oĂč il en porte tĂ©moignage et pousse Ă le proclamer saint ; au sens thĂ©urgique aussi, oĂč son acte extrĂȘme rend littĂ©ralement saint, permet au Nom de sâaccomplir, Ă Dieu dâexister. Dans la liturgie des Yamim NoraĂŻm, le thĂšme du martyre est particuliĂšrement prĂ©sent. Isaac, Ă Rosh haShana, est prĂ©sentĂ© comme le premier des martyrs ; sa cendre qui est aussi celle de tous ceux qui lâont suivi, fait mĂȘme intercession pour nous. Lors des sonneries du shofar, Ă la fin de la section des Souvenirs, on rappelle en effet lâĂ©preuve du jeune patriarche, disant : Et souviensââtoi en ce jour avec misĂ©ricorde pour ses descendants, de la ligature dâIsaac. Commentant le passage du LĂ©vitique oĂč Dieu dit quâIl se souviendra de Son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob, le Sifra affirme que la cendre dâIsaac est un lien Ă©ternellement visible entre lâĂternel et IsraĂ«l, amassĂ©e quâelle est sur lâautel. Comprenons : si Isaac ne mourut pas rĂ©ellement, encore quâun midrash controversĂ© raconte quâil fut immolĂ© puis quâil ressuscita, beaucoup dâIsaac, jeunes et moins jeunes, enfants ou adultes, connurent ce sort durant des siĂšcles â et leur cendre, Ă nâen pas douter, est bien visible. Ă Yom Kippour, le culte du martyre prend une autre dimension avec lâoffice du Moussaf, dont, comme chacun sait, le centre et la raison dâĂȘtre consistant dans lâĂ©vocation des rites sacrificiels et notamment du fameux bouc Ă©missaire. Et le bouc sur lequel le sort sera tombĂ©, il sera placĂ© vivant devant lâĂternel, pour lâexpiation (ŚŚŚ€Śš â(pour ĂȘtre envoyĂ© Ă Azazel dans le dĂ©sert. Le bouc va littĂ©ralement porter en dehors de lâespace consacrĂ© les fautes qui le souillent ; lâidĂ©e du sacrifice, comme lâa vu RenĂ© Girard, fonctionne ici Ă plein, le mal Ă©tant changĂ© en bien par un geste qui lâextĂ©riorise. Le mal, on lit cela ailleurs dans la Torah, est extirpĂ©, comme sâil Ă©tait une chose, un rĂ©sidu matĂ©riel dont on peut se dĂ©barrasser de façon Ă©vidente. Et câest lâanimal qui va se charger de ce rĂ©sidu, câest lui le substitut de la victime lĂ©gitime â qui serait IsraĂ«l. Durant la rĂ©pĂ©tition de la Amida de Moussaf, on rappelle donc le service du Temple, et notamment ce rite Ă©trange, unique en son genre. La maniĂšre dont les victimes Ă©taient immolĂ©es est dĂ©crite dans un but cathartique : le fidĂšle doit avoir sous ses yeux lâhorrible liturgie, le sang projetĂ© dans toutes les directions, la terreur du peuple qui se savait en sursis, qui se prosternait comme nous le faisons encore en le racontant, la solennitĂ©, la magnificence du Grand PrĂȘtre⊠Et il est de coutume, aprĂšs cette auguste horreur, de rĂ©citer lâĂ©lĂ©gie des Dix martyrs dâHadrien, Eleh ezkera.
LE FIDĂLE DOIT AVOIR SOUS SES YEUX LâHORRIBLE LITURGIE
Ce poĂšme ressemble dans son contenu Ă une kina lue Ă Tisha beAv et racontant aussi, quoique de maniĂšre moins travaillĂ©e et surtout moins mĂ©taphysique, le supplice de ces dix TanaĂŻm, torturĂ©s et tuĂ©s sous lâEmpire romain : Rabbin IsmaĂ«l le Grand PrĂȘtre, Rabban Simon ben Gamaliel, Rabbi Akiba, Rabbi Hanina ben Teradion, Rabbi Houtspit lâInterprĂšte, Rabbi ElĂ©azar ben Chamoua, Rabbi Hanina ben HakhinaĂŻ, Rabbi Yeshvav le Scribe, Rabbi Judah ben Dama et Rabbi Judah ben Bava. Le rĂ©cit de leurs souffrances est dĂ©taillĂ© et ouvertement romancĂ©. Ainsi IsmaĂ«l, nous ditââon, plaĂźt tellement Ă la « fille de lâempereur » quâelle implore sa grĂące. Ne pouvant lâobtenir, elle demande quâil soit Ă©corchĂ© vif, de sorte que sa peau lui soit donnĂ©e et quâelle puisse en faire ce que bon lui semble. Ne croiraitââon pas quelque réécriâ ture du mythe chrĂ©tien de SalomĂ© ? Ă ceci prĂšs que si le JeanââBaptiste en question nâest pas moins juif, et pour cause, que celui de Marc, la SalomĂ© est dĂ©sormais romaine, et plus cruelle encore que celle de la cĂ©lĂšbre fable. Ou peutââĂȘtre plus amoureuse.
Il nâest pas fait mystĂšre de la dimension sacrificielle de ces exĂ©cutions. Ainsi, le sang de Simon ben Gamaliel estââil versĂ©, dit le poĂšte, comme celui dâun taureau offert : oui, il sâagit dâun sacrifice, dâune offrande et dâailleurs, pas de nâimporte quelle offrande. Le taureau Ă©tait en effet offert par le Grand PrĂȘtre, indĂ©pendamment des deux boucs, pour expier ses propres fautes ; or IsmaĂ«l est le Grand PrĂȘtre et alors quâil a demandĂ© Ă mourir dâabord, le sort est tombĂ© sur Simon. Tragique ironie, qui va faire « payer » ce dernier symboliquement pour les fautes de celui qui voulait se sacrifier avant lui. Surtout, et câest probablement, pour nous, le plus difficile Ă entendre, il est explicitement dit que ces morts expient pour le passĂ© et lâavenir. En un schĂšme quasi christique, le refrain nous le martĂšle : Nous avons pĂ©chĂ©, ĂŽ notre Roc ; pardonneâânous, ĂŽ CrĂ©ateur. Nous sommes responsables, ils sont morts pour nos fautes ! Comme Isaac dont la cendre Ă©ternellement prĂ©sente au regard de Dieu intercĂšde pour notre salut. Et en mĂȘme temps lâĂ©lĂ©gie rapporte le midrash selon lequel câest pour racheter le mĂ©fait des frĂšres de Joseph que ces justes ont ainsi pĂ©ri : dix ils Ă©taient, comme les dix frĂšres criminels qui vendirent leur cadet en esclavage. Vendre un homme mĂ©rite la mort selon la Loi. Il fallait donc bien que quelquâun se charge de ce pĂ©chĂ© qui hantait IsraĂ«l depuis le berceau. Brodant sur ce mĂȘme thĂšme, le Midrash Hanéélam, dans le Zohar, va plus loin encore : les dix martyrs seraient, Ă lâen croire, des rĂ©incarnations des dix frĂšres de Joseph ! Qui nâa pas entendu, relativement Ă la Shoah, cette explication ? Le gĂ©nocide de notre peuple serait la rĂ©tribution de pĂ©chĂ©s commis dans des vies antĂ©rieures : quelle que doive ĂȘtre notre mĂ©fiance, lĂ©gitime et mĂȘme de rigueur, Ă lâĂ©gard de ce genre de propos, il faut savoir quâils se fondent sur une sĂ©rie de sources qui existent bel et bien, dans le Midrash comme dans la littĂ©rature mystique.
Le mal causĂ© Ă EsaĂŒ par notre ancĂȘtre Jacob, son frĂšre jumeau, est une autre possible explication de la liturgie de Yom Kippour. Selon le Zohar, Azazel est la puissance angĂ©lique ou dĂ©moniaque, la PrincipautĂ© dâEsaĂŒ. OĂč IsraĂ«l apprendrait Ă surmonter le mal, lâenvie, le ressentiment, la haine fraternelle â ou, ce qui revient au mĂȘme, raciste â qui est en lui, en son Ăąme collective et individuelle. Jonathan Sacks voit dans lâensemble du rite de Yom Kippour, et jusquâĂ la gĂ©mellitĂ© des deux boucs, lâun offert Ă lâĂternel, lâautre Ă Azazel, le rachat du mal causĂ© jadis par la rivalitĂ© fraternelle, et de façon tout Ă fait audacieuse, surtout dans lâhorizon orthodoxe qui est le sien, axe tout son mahzor sur ce motif.
CONCEPTION TRAGIQUE DE LâHISTOIRE
Sans aller jusquâĂ parler de mĂ©tempsychose, lâidĂ©e que nous « payons » pour nos ancĂȘtres, en un cycle tragique que seul le Messie saurait arrĂȘter, est en tout cas dĂ©jĂ prĂ©sente dans la Bible : Nos pĂšres avaient pĂ©chĂ©, ils ne sont plus â mais câest nous qui portons leurs fautes, dit JĂ©rĂ©mie dans les Lamentations. La priĂšre de Moussaf des jours de fĂȘte ne dit pas autre chose : Ă cause de nos pĂ©chĂ©s nous fĂ»mes exilĂ©s de notre terre⊠Nos pĂ©chĂ©s : ceux des nĂŽtres, ceux de nos aĂŻeux, dont nous sommes chargĂ©s comme les Atrides lâĂ©taient.
La notion juive de martyre sâenracine dans cette conception tragique de lâhistoire. Dans un tel contexte le sort, qui revient si souvent â dans Eleh ezkera comme dans les lois du bouc Ă©missaire â joue un rĂŽle providentiel. Le sort, absurde pour lâĆil du mortel, est la manifestation du Dieu cachĂ©, la maniĂšre dont lâabsence divine se fait prĂ©sence. Notons quâun autre grand rĂ©cit liĂ© Ă Kippour en parle, et câest lâhistoire de Jonas : ils tirĂšrent les sorts et le sort tomba sur Jonas. Et notons que selon un midrash, Jonas redoutait dâaller Ă Ninive parce quâil savait que ses habitants se repentiraient, ce qui aggraverait les fautes dâIsraĂ«l : allusion Ă la mission de souffrance, au sort du peuple Ă©lu, condamnĂ© Ă servir de bouc Ă©missaire au monde entier, câest-Ă -dire, Ă la lettre, Ă se faire martyr pour extirper le mal de la crĂ©ation ?
On frĂ©mit Ă cette idĂ©e ; dans notre religion sans rĂ©ponses, dans notre religion de questions, on ne veut surtout pas que cette rĂ©ponseââlĂ soit la bonne. Comment, alors que le souvenir de la Shoah est encore si prĂ©sent Ă nos esprits, pouvonsâânous lâaccepter ? Comment, dâailleurs, aimer une crĂ©ation oĂč des enfants, quels quâils soient, seraient torturĂ©s ? Et oĂč IsraĂ«l, bien sĂ»r, serait de siĂšcle en siĂšcle et quand prend au « sort » lâenvie de lui tomber dessus, son paratonnerre mĂ©taphysique ? Comment, en un mot, accepter une thĂ©ologie qui thĂ©matise notre lien Ă la divinitĂ© comme passion, comme sacrifice ? Et quand ils arrachĂšrent la peau oĂč les tĂ©filines sâattachent, IsmaĂ«l amĂšrement hurla son Ăąme au crĂ©ateur, raconte notre Ă©lĂ©gie des Dix martyrs. Les tĂ©filines nous lient Ă Dieu en une Ă©treinte quotidienne : le martyre dâIsmaĂ«l en est comme le revĂȘtement suprĂȘme ! Or, aussi insupportable cette thĂ©ologie nous soitââelle, elle fait, disonsââle bien, partie de notre tradition, elle est au cĆur du judaĂŻsme.
Mais pour Toi on nous tue chaque jour, on nous voit comme moutons pour lâabattoir. Debout ! Pourquoi dorsââtu ĂŽ Seigneur ? RĂ©veilleââtoi ! Ne nous rejette pas pour toujours !
Ces mots du Psalmiste rĂ©sonnent douloureusement aux oreilles de ceux qui ont vu enfants et parents partir rĂ©ellement pour lâabattoir. CeuxââlĂ nâavaient rien demandĂ©. « LâĂternel est mon berger », dit un autre psaume, plus cĂ©lĂšbre encore : mais pourquoi le berger Ă©lĂšveâ tâil son bĂ©tail, si ce nâest pour Ă la fin le dĂ©vorer ?
La soumission estââelle la seule possibilitĂ© que nous offre la tradition ? Nous prosterner en louant les martyrs dâHadrien, heureux que dâautres aient souffert pour nous ou le fassent Ă lâavenir ? Non pas, car je crois que Kippour est aussi lâarme donnĂ©e Ă notre peuple pour triompher de ce Dieu dĂ©vorateur et Le changer en Dieu de misĂ©ricorde : Debout ! Pour suivre la voie dâĂlie Wiesel qui renversa les rĂŽles : « Aujourdâhui, Ă©critââil dans La Nuit, je nâimplorais plus. Je nâĂ©tais plus capable de gĂ©mir. Je me sentais, au contraire, trĂšs fort. JâĂ©tais lâaccusateur. Et lâaccusĂ© : Dieu ». CâĂ©tait Ă Auschwitz, le jour de Rosh Hashana, jour du jugement ; il jugea lâĂternel â et sâil est une chose dont nous pouvons ĂȘtre certains, câest que quelque part dans les hauteurs, sa cause lâemporta.
1. Lévitique, 26:42
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2. Lévitique, 16:8
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3. Lévitique, 16:11
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4. Zohar, I, 138b
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5. Lamentations, 5:7
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6. Jonas, 1:7
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7. Psaumes, 44:23â24
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