
LĂ©a Taieb : Quand vous avez dĂ©cidĂ© de vous orienter vers le rabbinat, comment la question du genre sâest-elle posĂ©e ? Avezââvous pris conscience que vous vous engagiez dans un monde professionnel largement dominĂ© par des hommes ?
Anna Klarsfeld: La question ne sâest jamais posĂ©e en ces termes. Au dĂ©part, je viens dâun monde non religieux, et les premiĂšres communautĂ©s que jâai frĂ©quentĂ©es Ă©taient libĂ©rales et le rabbin Ă©tait une femme, donc je ne me suis jamais dit que câĂ©tait impossible ou mĂȘme particuliĂšrement « bizarre » de devenir rabbin en tant que femme. Ce que certains de mes proches ont trouvĂ© bizarre, câest que je devienne rabbin tout court â mais pas parce que je suis une femme, plutĂŽt parce que lâunivers religieux leur est Ă©tranger. Ils sâimaginaient que je ferais autre chose⊠Quant Ă moi, je ne comprenais pas comment jâavais pu passer Ă cĂŽtĂ© des textes de la tradition juive, des textes sĂ»rement Ă©tudiĂ©s par mes ancĂȘtres pendant des siĂšcles. Comment ne rien connaĂźtre Ă ce que mes ancĂȘtres ont passĂ© leur vie Ă Ă©tudier et Ă transmettre ?
Myriam Ackermann-Sommer : De mon cĂŽtĂ©, quand jâai commencĂ© Ă y rĂ©flĂ©chir, il nây avait tout simplement pas dâĂ©cole rabbinique ouvertes aux femmes en France. Jâai donc pensĂ© que je poursuivrais des Ă©tudes universitaires juives pour Ă©crire des articles universitaires, je ne voyais pas le rabbinat comme un dĂ©bouchĂ© potentiel.
Plus tard, jâai choisi dâĂ©tudier dans une Ă©cole de femmes aux ĂtatsââUnis, la question du genre Ă©tait alors essentielle. Dans cette Ă©cole, les femmes avaient accĂšs au mĂȘme cursus et aux mĂȘmes enseignants que les hommes Ă©tudiant dans lâĂ©cole voisine, le niveau dâexigence Ă©tait identique.
Tamara Settbon: Je viens de lâorthodoxie, du mouvement Chabbad et jâai grandi dans un monde oĂč les hommes et les femmes sont deux choses diffĂ©rentes : ça ne vit pas de la mĂȘme maniĂšre, ça ne parle pas de la mĂȘme maniĂšre, ça nâĂ©tudie pas les mĂȘmes choses⊠Progressivement, jâai ressenti le besoin de sortir de cet environnement pour explorer le monde laĂŻc, pour observer quâil y avait autre chose que le judaĂŻsme. Ensuite, jâai â presque par hasard â commencĂ© Ă frĂ©quenter une synagogue libĂ©rale. Jây mĂȘme Ă©tĂ© embauchĂ©e et, lorsque jâai visitĂ© les locaux, je nâai pas pu entrer dans la synagogue⊠Impossible dây entrer⊠Je portais un pantalon ce jourââlĂ ! Jâai bien Ă©voluĂ© depuis. Ă travers le mouvement libĂ©ral, jâai dĂ©couvert LES judaĂŻsmes, les nombreux visages que peut prendre notre tradition, et toute la richesse de ces variĂ©tĂ©s. Jây ai aussi â enfin ! â trouvĂ© des personnes qui partageaient avec moi lâĂ©tude scrupuleuse des textes de notre tradition, quelque chose que jâavais toujours voulu faire. Pour la premiĂšre fois de ma vie, non seulement on me donnait accĂšs Ă quelque chose que lâon mâavait toujours refusĂ©, mais en plus on mâencourageait dans cette voie ! Enfant, les garçons qui le souhaitaient pouvaient aller Ă©tudier avec le morĂ© pendant la rĂ©crĂ©ation, mais moi, mĂȘme si je dĂ©sirais faire de mĂȘme, on ne me lâautorisait pas.
LĂ©a Taieb : Myriam, Ă quel moment avezââvous compris que lâon pouvait ĂȘtre femme, orthodoxe et rabbin ?
MAS: Je ne viens pas du monde orthodoxe, câest avec surprise â dans une dĂ©marche de teshouva, de retour Ă la pratique â que jâai appris que les femmes ne pouvaient pas faire certaines choses en entrant dans lâorthodoxie. Je dĂ©couvrais donc avec effarement que des choses nâĂ©taient pas accessibles aux femmes, que le fĂ©minisme nâĂ©tait pas acquis partout.
Plus tard, avec mon mari, on a eu lâenvie de crĂ©er une communautĂ© modern orthodox oĂč les femmes pourraient lire la Torah et Ă©tudier. Et, ensemble, on a discutĂ© de la possibilitĂ© que je me forme au leadership pour devenir moi aussi rabbin. Donc, aprĂšs quelques recherches, je suis tombĂ©e sur la Yeshiva Maharat Ă New York.
Câest vrai que nous aurions pu partir sur un modĂšle classique du rabbin et de sa femme qui jouerait le rĂŽle de rabbanit, un rĂŽle qui implique un leadership implicite. En France, jâai dâailleurs prĂ©fĂ©rĂ© garder le titre de rabbanit mĂȘme si partout il est Ă©crit que je suis rabbin.
LT : Pourquoi ? Craigniezââvous de choquer le monde orthodoxe en investissant la fonction de rabbin ?
MAS: Quand on ne vient pas dâun milieu orthodoxe, on souhaite montrer patte blanche, avant tout, on souhaite ĂȘtre acceptĂ©. Câest la raison pour laquelle, dans ce paysage orthodoxe contemporain, je prĂ©fĂšre dire que je suis enseignante et que je gĂšre une communautĂ©. Parce que les personnes que je croise nâont jamais vu de femmes rabbins et ne sont pas prĂȘtes Ă en voir.
TS: Jâai Ă©tĂ© confrontĂ©e Ă une situation semblable avant de mâengager dans mes Ă©tudes rabbiniques. JâĂ©tais responsable dâun mouvement de jeunesse et jâai participĂ© Ă un Shabbat plein rĂ©unissant toute la diversitĂ© des mouvements de jeunesse juive. Le dimanche matin, un office est organisĂ© et je rĂ©alise que je suis la seule femme Ă mây rendre, je me mets alors dans un coin et je prie avec mon tallit et mes tefilin, comme tous les matins. En sortant de la salle de priĂšre, beaucoup dâhommes Ă©taient Ă©tonnĂ©s que je prie vraiment : je nâĂ©tais pas venue revendiquer quoi que ce soit. Je venais prier Ă lâoffice, comme eux. Encore aujourdâhui, jâai lâimpression que certaines personnes ne comprennent pas pourquoi ça intĂ©resse aussi les femmes, pourquoi elles peuvent aussi sâĂ©panouir dans lâĂ©tude des textes.
LT : Anna, vous ĂȘtes assez visible sur les rĂ©seaux sociaux. Comment gĂ©rezââvous cette exposition et les commentaires assez dĂ©passĂ©s quâelle peut engendrer ?
AK: Dans la vraie vie, je nâĂ©volue que dans des milieux oĂč le fait que je sois une femme ne pose absolument aucun problĂšme, jâappartiens Ă des mondes progressistes avec ses diffĂ©rentes nuances â libĂ©ral, massorti et modern othodox. Mais sur les rĂ©seaux, câest vrai que je lis parfois en commentaires de mes vidĂ©os des dĂ©bats sur lâexistence des femmes rabbins. Beaucoup sâen Ă©tonnent⊠et moi ça mâĂ©tonne quâils sâĂ©tonnent ! Certains convoquent la halakha (la loi juive), de façon souvent assez superficielle, en prĂ©tendant quâelle nâautorise pas les femmes Ă exercer la fonction de rabbin. Mais jâai lâimpression quâau fond, il sâagit surtout dâun rejet culturel sociologique. Ce sont des gens qui ont grandi dans des univers oĂč les rabbins nâĂ©taient que des hommes, donc ça les perturbe de voir des femmes occuper ces fonctions.
MAS: Pas sur les rĂ©seaux sociaux mais dans certains milieux orthodoxes, je ne suis pas confrontĂ©e Ă lâopposition de mes pairs sur le plan de la halakha, plutĂŽt Ă des blocages sociologiques. Nous avions organisĂ© un shabbat et nous avions dĂ©clarĂ© que les femmes feraient le kiddoush. Un homme nây avait pas consenti argumentant que, mĂȘme si les sources lâautorisaient, il nâavait jamais vu sa mĂšre ou sa grandââmĂšre le faire.
TS: Jâajouterais quâon ignore beaucoup trop souvent comment la sociologie influence la halakha. On aimerait croire que la loi est proche de la perfection et Ă©mane directement de Dieu comme le disent les PirkĂ© Avot âMoshe kibel Torah miSinai [MoĂŻse reçut la Torah du SinaĂŻ]â⊠Or, la halakha elleââmĂȘme Ă©voque tout sauf quelque chose de statique. Halakha vient du verbe âlalekhetâ qui signifie marcher, aller, ĂȘtre en mouvement. Nos trois mouvements ont un rapport diffĂ©rent Ă la halakha. En ce qui me concerne, chez les massorti, se joue sans cesse une tension entre la modernitĂ© et la tradition juive. Il y a une constante recherche de nuance et dâĂ©quilibre qui est Ă lâorigine mĂȘme de la naissance de ce courant. Et mĂȘme dans le monde orthodoxe, la halakha connaĂźt des Ă©volutions et sâajuste Ă nos situations contemporaines ! Il y a des poskim [des dĂ©cisionnaires] qui rĂ©flĂ©chissent constamment Ă lâapplication des lois dans le monde contemporain. Seulement, cela nâest pas aussi visible que ça peut lâĂȘtre dans dâautres mouvements.
LT : Depuis une bonne dizaine dâannĂ©es, de plus en plus de femmes sâemparent de la fonction de rabbin. Elles sont de plus en plus nombreuses, de plus en plus visibles que ce soit dans le monde libĂ©ral comme dans le monde orthoxe. Cette nouvelle configuration entraĂźneââelle une plus grande ouverture dâesprit ou au contraire une rĂ©sistance Ă la modernitĂ© ?
AK: En fait, jâai lâimpression quâon tend un peu Ă surestimer la visibilitĂ© des femmes rabbins quand on Ă©volue dans le petit milieu juif progressiste. Je me rends parfois compte de ce biais : Ă©tant complĂštement immergĂ©e dans ce milieu, jâai le sentiment que tout le monde est au courant quâil y a des femmes rabbins, que Delphine Horvilleur est invitĂ©e tous les jours Ă la matinale de France Inter, que personne nâa pu passer Ă cĂŽtĂ© de lâinformation. Mais en fait, si, dans le monde juif comme non juif, plein de gens ne sont pas au courant quâaujourdâhui en France, des femmes occupent la fonction de rabbin. Il y a encore beaucoup Ă faire pour ouvrir les esprits.
MAS: Quand je me prĂ©sente et que je dis que je suis une femme rabbin, on me rĂ©pond systĂ©matiquement : comme Delphine Horvilleur. Jâestime que, comme son livre Vivre avec nos morts a Ă©tĂ© numĂ©ro 1 des ventes, le commun des mortels et en particulier les nonââJuifs, ont compris quâil existait au moins une femme rabbin, quitte Ă croire quâil nâen existe quâune seule en France.
TS: Dans le monde sĂ©pharade dont je suis issue, je croise des personnes qui savent ce quâest une femme rabbin parce quâils ont Ă©tĂ© influencĂ©es par la prĂ©sence des rabbins Pauline Bebe et Delphine Horvilleur. Mais, jâĂ©change aussi avec des personnes qui ne comprennent pas la voie dans laquelle je mâengage : comment puisââje ĂȘtre observante et vouloir devenir rabbin ? Comment peutââon se dire attachĂ©e Ă la tradition et pratiquer le judaĂŻsme tout en voulant ĂȘtre rabbin (et une femme!)? En France oĂč la communautĂ© juive est majoritairement sĂ©pharade lâĂ©volution du rapport aux femmes rabbins se fait tout doucement⊠Ce qui nâest pas le cas aux ĂtatsââUnis oĂč je vis maintenant et oĂč les communautĂ©s juives sont majoritairement ashkĂ©nazes. Ici, la place de rabbins femmes, mĂȘme dans le mouvement orthodoxe, est beaucoup moins questionnĂ©e. Je travaille beaucoup Ă proposer aux Juifs sĂ©pharades des offices qui leur ressemblent, qui leur rappellent leur enfance, en espĂ©rant quâils finissent par ne mĂȘme plus penser que je suis une femme !
LT : Pensezââvous que la place des femmes est acquise quelque part ? Chez les libĂ©raux, chez les massorti ?
TS: Dans le monde libĂ©ral oĂč jâai passĂ© quelques annĂ©es, les femmes rabbins sont nombreuses, ce qui ne veut pas dire quâil nây a pas des blocages parfois. Je vous donne un exemple : je prĂ©pare actuellement une jeune fille Ă sa bat mitsva. Ses parents sont des personnes Ă©clairĂ©es, nĂ©es dans le mouvement libĂ©ral et qui y adhĂšrent totalement. Mais ils ont Ă©tĂ© troublĂ©s par lâidĂ©e que ce soit moi qui mĂšne lâoffice au moment de la bat mitsva. La mĂšre de la jeune fille mâa confiĂ© que, mĂȘme si câĂ©tait halakhiquement juste, quelque chose en elle rĂ©sistait. Parfois, raison et Ă©motions ou souvenirs dâenfance se heurtent, et il nây a pas de solution miracle⊠sinon laisser le temps passer, les gĂ©nĂ©rations se renouveler â comme une sortie dâĂgypte. PeutââĂȘtre que dans 40 ans, on entrera dans une toute nouvelle terre promise.
LT : Comment faire pour que le genre de la personne qui officie ne soit plus quâanecdotique ? Que faudraitââil faire pour que lâon ne se pose plus la question de qui est le ou la rabbin ?
MAS: Il nous faudrait une ou deux gĂ©nĂ©rations ! Pour que les choses Ă©voluent vraiment, il faudrait que les enfants qui grandissent aujourdâhui soient entourĂ©s de femmes rabbins, de nouvelles reprĂ©sentations. Il faudrait aussi que lâon cesse de sâexclamer dĂšs quâune nouvelle femme est ordonnĂ©e. DĂ©sormais, en IsraĂ«l, les femmes ont accĂšs aux mĂȘmes examens que les hommes, ce qui veut dire que le paysage va bouger dans quelques dĂ©cennies.
Mais, nous nây sommes pas encore parce que Pauline Bebe et Delphine Horvilleur appartiennent seulement Ă la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dant la nĂŽtre, le temps nâa pas encore fait son Ćuvre.
TS: Et si on nâarrĂȘtait jamais de se poser cette question ? Et si on continuait Ă se demander qui est le rabbin que jâai en face de moi ? Et si on proposait aux gens plus de visages de ce que peutââĂȘtre un rabbin pour quâils puissent, eux aussi, se retrouver dans nos mots, nos histoires ? Il y a trop souvent des Ă©vidences quâon ne questionne plus. Mais le questionnement, câest le cĆur du judaĂŻsme. Et si on continuait Ă se demander qui peut ĂȘtre rabbin ? Quelles sont les qualitĂ©s quâil faut Ă quelquâun pour devenir rabbin ? Je pense que lâon devrait continuer Ă se poser la question du genre pour que lâon puisse choisir notre interlocuteur en fonction de la question qui nous taraude. Il y a certaines choses, je prĂ©fĂ©rerais les aborder avec ce rabbin ou avec cette rabbin â non pas toujours Ă cause de son genre, mais aussi par rapport Ă son vĂ©cu, Ă ses expĂ©riences.
LT : Myriam, estââce que certaines questions vous sont plus posĂ©es quâĂ Ămile [Ackermann, votre mari] ou inversement ?
MAS: Dans le monde orthodoxe, on juge que les femmes rabbins seront plus Ă mĂȘme de rĂ©pondre aux questions dâautres femmes. Mais je nâai pas envie dâĂȘtre la rabbin des femmes. Plus les personnes sont conservatrices, plus elles auront tendance Ă demander Ă un homme dâofficier lors de cĂ©rĂ©monies (enterrements, mariages). Elles nâont jamais vu autre chose et elles ne sont pas prĂȘtes Ă se projeter autrement. Plus les personnes sont fĂ©ministes, plus elles sollicitent une femme pour les accompagner.
LT : Quelle place accordezââvous Ă la sororitĂ© entre les rabbins des diffĂ©rents mouvements ?
MAS: Je pense quâil y a une limite Ă la solidaritĂ©, parce que les femmes libĂ©rales ne peuvent pas soutenir jusquâau bout les modern orthodox qui ne sont pas considĂ©rĂ©s comme Ă©galitaires. Les modern orthodox ne se sentiront pas non plus Ă leur place dans un lieu sans mehitsa [la sĂ©paration entre hommes et femmes dans les synagogues traditionnelles]. En revanche, nous pouvons trouver des sujets communs autour de lâaccĂšs aux textes, autour de lâintellect.






