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Trajectoires de femmes rabbins

Quelle est la place des femmes rabbins en 2025? Sommes-nous encore loin de l’égalitĂ© avec leurs homologues masculins? Nous avons organisĂ© une conversation entre Anna Klarsfeld, enseignante et Ă©lĂšve rabbin Ă  Paris, Myriam Ackermann, rabbin modern orthodox, et Tamara Settbon, enseignante et Ă©lĂšve rabbin dans un sĂ©minaire massorti Ă  New York. Ensemble, elles ont pu discuter de leur trajectoire, de leurs expĂ©riences et, peut-ĂȘtre, se retrouver dans certaines situations, dans certains espoirs.

Publié le 7 Mar 2025

8 min de lecture

LĂ©a Taieb : Quand vous avez dĂ©cidĂ© de vous orienter vers le rabbinat, comment la question du genre s’est-elle posĂ©e ? Avez‐​vous pris conscience que vous vous engagiez dans un monde professionnel largement dominĂ© par des hommes ? 

Anna Klarsfeld: La question ne s’est jamais posĂ©e en ces termes. Au dĂ©part, je viens d’un monde non religieux, et les premiĂšres communautĂ©s que j’ai frĂ©quentĂ©es Ă©taient libĂ©rales et le rabbin Ă©tait une femme, donc je ne me suis jamais dit que c’était impossible ou mĂȘme particuliĂšrement « bizarre Â» de devenir rabbin en tant que femme. Ce que certains de mes proches ont trouvĂ© bizarre, c’est que je devienne rabbin tout court – mais pas parce que je suis une femme, plutĂŽt parce que l’univers religieux leur est Ă©tranger. Ils s’imaginaient que je ferais autre chose
 Quant Ă  moi, je ne comprenais pas comment j’avais pu passer Ă  cĂŽtĂ© des textes de la tradition juive, des textes sĂ»rement Ă©tudiĂ©s par mes ancĂȘtres pendant des siĂšcles. Comment ne rien connaĂźtre Ă  ce que mes ancĂȘtres ont passĂ© leur vie Ă  Ă©tudier et Ă  transmettre ?

Myriam Ackermann-Sommer : De mon cĂŽtĂ©, quand j’ai commencĂ© Ă  y rĂ©flĂ©chir, il n’y avait tout simplement pas d’école rabbinique ouvertes aux femmes en France. J’ai donc pensĂ© que je poursuivrais des Ă©tudes universitaires juives pour Ă©crire des articles universitaires, je ne voyais pas le rabbinat comme un dĂ©bouchĂ© potentiel. 

Plus tard, j’ai choisi d’étudier dans une Ă©cole de femmes aux États‐​Unis, la question du genre Ă©tait alors essentielle. Dans cette Ă©cole, les femmes avaient accĂšs au mĂȘme cursus et aux mĂȘmes enseignants que les hommes Ă©tudiant dans l’école voisine, le niveau d’exigence Ă©tait identique. 

Tamara Settbon: Je viens de l’orthodoxie, du mouvement Chabbad et j’ai grandi dans un monde oĂč les hommes et les femmes sont deux choses diffĂ©rentes : ça ne vit pas de la mĂȘme maniĂšre, ça ne parle pas de la mĂȘme maniĂšre, ça n’étudie pas les mĂȘmes choses
 Progressivement, j’ai ressenti le besoin de sortir de cet environnement pour explorer le monde laĂŻc, pour observer qu’il y avait autre chose que le judaĂŻsme. Ensuite, j’ai – presque par hasard – commencĂ© Ă  frĂ©quenter une synagogue libĂ©rale. J’y mĂȘme Ă©tĂ© embauchĂ©e et, lorsque j’ai visitĂ© les locaux, je n’ai pas pu entrer dans la synagogue
 Impossible d’y entrer
 Je portais un pantalon ce jour‐​lĂ  ! J’ai bien Ă©voluĂ© depuis. À travers le mouvement libĂ©ral, j’ai dĂ©couvert LES judaĂŻsmes, les nombreux visages que peut prendre notre tradition, et toute la richesse de ces variĂ©tĂ©s. J’y ai aussi – enfin ! – trouvĂ© des personnes qui partageaient avec moi l’étude scrupuleuse des textes de notre tradition, quelque chose que j’avais toujours voulu faire. Pour la premiĂšre fois de ma vie, non seulement on me donnait accĂšs Ă  quelque chose que l’on m’avait toujours refusĂ©, mais en plus on m’encourageait dans cette voie ! Enfant, les garçons qui le souhaitaient pouvaient aller Ă©tudier avec le morĂ© pendant la rĂ©crĂ©ation, mais moi, mĂȘme si je dĂ©sirais faire de mĂȘme, on ne me l’autorisait pas. 

LĂ©a Taieb : Myriam, Ă  quel moment avez‐​vous compris que l’on pouvait ĂȘtre femme, orthodoxe et rabbin ? 

MAS: Je ne viens pas du monde orthodoxe, c’est avec surprise – dans une dĂ©marche de teshouva, de retour Ă  la pratique – que j’ai appris que les femmes ne pouvaient pas faire certaines choses en entrant dans l’orthodoxie. Je dĂ©couvrais donc avec effarement que des choses n’étaient pas accessibles aux femmes, que le fĂ©minisme n’était pas acquis partout. 

Plus tard, avec mon mari, on a eu l’envie de crĂ©er une communautĂ© modern orthodox oĂč les femmes pourraient lire la Torah et Ă©tudier. Et, ensemble, on a discutĂ© de la possibilitĂ© que je me forme au leadership pour devenir moi aussi rabbin. Donc, aprĂšs quelques recherches, je suis tombĂ©e sur la Yeshiva Maharat Ă  New York. 

C’est vrai que nous aurions pu partir sur un modĂšle classique du rabbin et de sa femme qui jouerait le rĂŽle de rabbanit, un rĂŽle qui implique un leadership implicite. En France, j’ai d’ailleurs prĂ©fĂ©rĂ© garder le titre de rabbanit mĂȘme si partout il est Ă©crit que je suis rabbin. 

LT : Pourquoi ? Craigniez‐​vous de choquer le monde orthodoxe en investissant la fonction de rabbin ?

MAS: Quand on ne vient pas d’un milieu orthodoxe, on souhaite montrer patte blanche, avant tout, on souhaite ĂȘtre acceptĂ©. C’est la raison pour laquelle, dans ce paysage orthodoxe contemporain, je prĂ©fĂšre dire que je suis enseignante et que je gĂšre une communautĂ©. Parce que les personnes que je croise n’ont jamais vu de femmes rabbins et ne sont pas prĂȘtes Ă  en voir. 

TS: J’ai Ă©tĂ© confrontĂ©e Ă  une situation semblable avant de m’engager dans mes Ă©tudes rabbiniques. J’étais responsable d’un mouvement de jeunesse et j’ai participĂ© Ă  un Shabbat plein rĂ©unissant toute la diversitĂ© des mouvements de jeunesse juive. Le dimanche matin, un office est organisĂ© et je rĂ©alise que je suis la seule femme Ă  m’y rendre, je me mets alors dans un coin et je prie avec mon tallit et mes tefilin, comme tous les matins. En sortant de la salle de priĂšre, beaucoup d’hommes Ă©taient Ă©tonnĂ©s que je prie vraiment : je n’étais pas venue revendiquer quoi que ce soit. Je venais prier Ă  l’office, comme eux. Encore aujourd’hui, j’ai l’impression que certaines personnes ne comprennent pas pourquoi ça intĂ©resse aussi les femmes, pourquoi elles peuvent aussi s’épanouir dans l’étude des textes. 

LT : Anna, vous ĂȘtes assez visible sur les rĂ©seaux sociaux. Comment gĂ©rez‐​vous cette exposition et les commentaires assez dĂ©passĂ©s qu’elle peut engendrer ?

AK: Dans la vraie vie, je n’évolue que dans des milieux oĂč le fait que je sois une femme ne pose absolument aucun problĂšme, j’appartiens Ă  des mondes progressistes avec ses diffĂ©rentes nuances – libĂ©ral, massorti et modern othodox. Mais sur les rĂ©seaux, c’est vrai que je lis parfois en commentaires de mes vidĂ©os des dĂ©bats sur l’existence des femmes rabbins. Beaucoup s’en Ă©tonnent
 et moi ça m’étonne qu’ils s’étonnent ! Certains convoquent la halakha (la loi juive), de façon souvent assez superficielle, en prĂ©tendant qu’elle n’autorise pas les femmes Ă  exercer la fonction de rabbin. Mais j’ai l’impression qu’au fond, il s’agit surtout d’un rejet culturel sociologique. Ce sont des gens qui ont grandi dans des univers oĂč les rabbins n’étaient que des hommes, donc ça les perturbe de voir des femmes occuper ces fonctions. 

MAS: Pas sur les rĂ©seaux sociaux mais dans certains milieux orthodoxes, je ne suis pas confrontĂ©e Ă  l’opposition de mes pairs sur le plan de la halakha, plutĂŽt Ă  des blocages sociologiques. Nous avions organisĂ© un shabbat et nous avions dĂ©clarĂ© que les femmes feraient le kiddoush. Un homme n’y avait pas consenti argumentant que, mĂȘme si les sources l’autorisaient, il n’avait jamais vu sa mĂšre ou sa grand‐​mĂšre le faire.

TS: J’ajouterais qu’on ignore beaucoup trop souvent comment la sociologie influence la halakha. On aimerait croire que la loi est proche de la perfection et Ă©mane directement de Dieu comme le disent les PirkĂ© Avot “Moshe kibel Torah miSinai [MoĂŻse reçut la Torah du SinaĂŻ]”
 Or, la halakha elle‐​mĂȘme Ă©voque tout sauf quelque chose de statique. Halakha vient du verbe “lalekhet” qui signifie marcher, aller, ĂȘtre en mouvement. Nos trois mouvements ont un rapport diffĂ©rent Ă  la halakha. En ce qui me concerne, chez les massorti, se joue sans cesse une tension entre la modernitĂ© et la tradition juive. Il y a une constante recherche de nuance et d’équilibre qui est Ă  l’origine mĂȘme de la naissance de ce courant. Et mĂȘme dans le monde orthodoxe, la halakha connaĂźt des Ă©volutions et s’ajuste Ă  nos situations contemporaines ! Il y a des poskim [des dĂ©cisionnaires] qui rĂ©flĂ©chissent constamment Ă  l’application des lois dans le monde contemporain. Seulement, cela n’est pas aussi visible que ça peut l’ĂȘtre dans d’autres mouvements. 

LT : Depuis une bonne dizaine d’annĂ©es, de plus en plus de femmes s’emparent de la fonction de rabbin. Elles sont de plus en plus nombreuses, de plus en plus visibles que ce soit dans le monde libĂ©ral comme dans le monde orthoxe. Cette nouvelle configuration entraĂźne‐​elle une plus grande ouverture d’esprit ou au contraire une rĂ©sistance Ă  la modernitĂ© ? 

AK: En fait, j’ai l’impression qu’on tend un peu Ă  surestimer la visibilitĂ© des femmes rabbins quand on Ă©volue dans le petit milieu juif progressiste. Je me rends parfois compte de ce biais : Ă©tant complĂštement immergĂ©e dans ce milieu, j’ai le sentiment que tout le monde est au courant qu’il y a des femmes rabbins, que Delphine Horvilleur est invitĂ©e tous les jours Ă  la matinale de France Inter, que personne n’a pu passer Ă  cĂŽtĂ© de l’information. Mais en fait, si, dans le monde juif comme non juif, plein de gens ne sont pas au courant qu’aujourd’hui en France, des femmes occupent la fonction de rabbin. Il y a encore beaucoup Ă  faire pour ouvrir les esprits. 

MAS: Quand je me prĂ©sente et que je dis que je suis une femme rabbin, on me rĂ©pond systĂ©matiquement : comme Delphine Horvilleur. J’estime que, comme son livre Vivre avec nos morts a Ă©tĂ© numĂ©ro 1 des ventes, le commun des mortels et en particulier les non‐​Juifs, ont compris qu’il existait au moins une femme rabbin, quitte Ă  croire qu’il n’en existe qu’une seule en France. 

TS: Dans le monde sĂ©pharade dont je suis issue, je croise des personnes qui savent ce qu’est une femme rabbin parce qu’ils ont Ă©tĂ© influencĂ©es par la prĂ©sence des rabbins Pauline Bebe et Delphine Horvilleur. Mais, j’échange aussi avec des personnes qui ne comprennent pas la voie dans laquelle je m’engage : comment puis‐​je ĂȘtre observante et vouloir devenir rabbin ? Comment peut‐​on se dire attachĂ©e Ă  la tradition et pratiquer le judaĂŻsme tout en voulant ĂȘtre rabbin (et une femme!)? En France oĂč la communautĂ© juive est majoritairement sĂ©pharade l’évolution du rapport aux femmes rabbins se fait tout doucement
 Ce qui n’est pas le cas aux États‐​Unis oĂč je vis maintenant et oĂč les communautĂ©s juives sont majoritairement ashkĂ©nazes. Ici, la place de rabbins femmes, mĂȘme dans le mouvement orthodoxe, est beaucoup moins questionnĂ©e. Je travaille beaucoup Ă  proposer aux Juifs sĂ©pharades des offices qui leur ressemblent, qui leur rappellent leur enfance, en espĂ©rant qu’ils finissent par ne mĂȘme plus penser que je suis une femme ! 

LT : Pensez‐​vous que la place des femmes est acquise quelque part ? Chez les libĂ©raux, chez les massorti ? 

TS: Dans le monde libĂ©ral oĂč j’ai passĂ© quelques annĂ©es, les femmes rabbins sont nombreuses, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas des blocages parfois. Je vous donne un exemple : je prĂ©pare actuellement une jeune fille Ă  sa bat mitsva. Ses parents sont des personnes Ă©clairĂ©es, nĂ©es dans le mouvement libĂ©ral et qui y adhĂšrent totalement. Mais ils ont Ă©tĂ© troublĂ©s par l’idĂ©e que ce soit moi qui mĂšne l’office au moment de la bat mitsva. La mĂšre de la jeune fille m’a confiĂ© que, mĂȘme si c’était halakhiquement juste, quelque chose en elle rĂ©sistait. Parfois, raison et Ă©motions ou souvenirs d’enfance se heurtent, et il n’y a pas de solution miracle
 sinon laisser le temps passer, les gĂ©nĂ©rations se renouveler – comme une sortie d’Égypte. Peut‐​ĂȘtre que dans 40 ans, on entrera dans une toute nouvelle terre promise. 

LT : Comment faire pour que le genre de la personne qui officie ne soit plus qu’anecdotique ? Que faudrait‐​il faire pour que l’on ne se pose plus la question de qui est le ou la rabbin ? 

MAS: Il nous faudrait une ou deux gĂ©nĂ©rations ! Pour que les choses Ă©voluent vraiment, il faudrait que les enfants qui grandissent aujourd’hui soient entourĂ©s de femmes rabbins, de nouvelles reprĂ©sentations. Il faudrait aussi que l’on cesse de s’exclamer dĂšs qu’une nouvelle femme est ordonnĂ©e. DĂ©sormais, en IsraĂ«l, les femmes ont accĂšs aux mĂȘmes examens que les hommes, ce qui veut dire que le paysage va bouger dans quelques dĂ©cennies. 

Mais, nous n’y sommes pas encore parce que Pauline Bebe et Delphine Horvilleur appartiennent seulement Ă  la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dant la nĂŽtre, le temps n’a pas encore fait son Ć“uvre. 

TS: Et si on n’arrĂȘtait jamais de se poser cette question ? Et si on continuait Ă  se demander qui est le rabbin que j’ai en face de moi ? Et si on proposait aux gens plus de visages de ce que peut‐​ĂȘtre un rabbin pour qu’ils puissent, eux aussi, se retrouver dans nos mots, nos histoires ? Il y a trop souvent des Ă©vidences qu’on ne questionne plus. Mais le questionnement, c’est le cƓur du judaĂŻsme. Et si on continuait Ă  se demander qui peut ĂȘtre rabbin ? Quelles sont les qualitĂ©s qu’il faut Ă  quelqu’un pour devenir rabbin ? Je pense que l’on devrait continuer Ă  se poser la question du genre pour que l’on puisse choisir notre interlocuteur en fonction de la question qui nous taraude. Il y a certaines choses, je prĂ©fĂ©rerais les aborder avec ce rabbin ou avec cette rabbin – non pas toujours Ă  cause de son genre, mais aussi par rapport Ă  son vĂ©cu, Ă  ses expĂ©riences.

LT : Myriam, est‐​ce que certaines questions vous sont plus posĂ©es qu’à Émile [Ackermann, votre mari] ou inversement ?

MAS: Dans le monde orthodoxe, on juge que les femmes rabbins seront plus Ă  mĂȘme de rĂ©pondre aux questions d’autres femmes. Mais je n’ai pas envie d’ĂȘtre la rabbin des femmes. Plus les personnes sont conservatrices, plus elles auront tendance Ă  demander Ă  un homme d’officier lors de cĂ©rĂ©monies (enterrements, mariages). Elles n’ont jamais vu autre chose et elles ne sont pas prĂȘtes Ă  se projeter autrement. Plus les personnes sont fĂ©ministes, plus elles sollicitent une femme pour les accompagner. 

LT : Quelle place accordez‐​vous Ă  la sororitĂ© entre les rabbins des diffĂ©rents mouvements ? 

MAS: Je pense qu’il y a une limite Ă  la solidaritĂ©, parce que les femmes libĂ©rales ne peuvent pas soutenir jusqu’au bout les modern orthodox qui ne sont pas considĂ©rĂ©s comme Ă©galitaires. Les modern orthodox ne se sentiront pas non plus Ă  leur place dans un lieu sans mehitsa [la sĂ©paration entre hommes et femmes dans les synagogues traditionnelles]. En revanche, nous pouvons trouver des sujets communs autour de l’accĂšs aux textes, autour de l’intellect.