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« Avec un mĂąle, tu ne coucheras pas de coucherie de femme. C’est une abomination. Â» LĂ©vitique 18:22
« L’homme qui couchera avec un mĂąle Ă  coucherie de femme, ils font une abomination, les deux. Ils sont mis Ă  mort, Ă  mort, leurs sangs contre eux. Â»
LĂ©vitique 20:13 (traductions A. Chouraqui) 

Deux versets de la Torah parlent d’actes sexuels entre hommes, et ils sont brutalement limpides : abomination, mise Ă  mort. Comme toujours dans le judaĂŻsme, le texte appelle interprĂ©tations et commentaires. Ceux‐​ci ne font pas exception, qui peuvent ĂȘtre lus comme un interdit formel toujours lĂ©gitime, comme un interdit clair s’appliquant Ă  quelques situations particuliĂšres ou comme un tabou social n’impliquant pas d’interdit.

Dans ce numĂ©ro de Tenou’a, nous lisons des opinions bien diffĂ©rentes sur le sens de ces quelques mots. Certains, comme le rabbin amĂ©ricain Steven Greenberg ou la juriste Elaine Chapnik ont, dans une dĂ©marche traditionnelle de lecture orthodoxe, consacrĂ© des annĂ©es Ă  triturer le texte pour tenter d’en saisir les consĂ©quences pratiques en termes de halakha. D’autres cherchent l’essence de ces mots, Ă  dĂ©finir s’il s’agit rĂ©ellement de ce que nous croyons, ou s’attachent Ă  trouver des notions qui pourraient supplanter cet interdit, comme la dignitĂ© humaine si chĂšre Ă  la Loi juive. D’autres enfin trouvent qu’il n’y a pas matiĂšre Ă  dĂ©bat autour de ces versets, simples et clairs. 

Un seul point rĂ©unit tous les intervenants de ce numĂ©ro : tous condamnent sans ambiguĂŻtĂ© toute forme de rejet des personnes homosexuelles pour ce qu’elles sont.

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« Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination. Â» LĂ©vitique 18:22

Ces actes ne sont pas qualifIĂ©s de pĂ©chĂ©s 

Joel Hoffman, linguiste, New York

Il existe, concernant le LĂ©vitique 18:22 cinq dĂ©formations importantes entre la lecture moderne et le sens ancien du texte.

Au cƓur de ce verset, les rapports sexuels entre hommes sont qualifiĂ©s de toeva en hĂ©breu, communĂ©ment en français : « abomination Â». C’est la premiĂšre dĂ©formation. Le terme hĂ©breu toeva signifie « tabou Â» – un acte inappropriĂ© en raison des normes sociales et non un mal absolu. IsolĂ©, donc, le LĂ©vitique 18:22 parle de tabou, et non d’abomination.

Le contexte, cependant, nous Ă©loigne de ces nuances de toeva pour nous rapprocher du modĂšle gĂ©nĂ©ral du LĂ©vitique 18, chapitre dans lequel plusieurs synonymes dĂ©crivent des comportements indĂ©sirables : toeva ici, zimah (« crime Â») plus haut, tevel (« perversion Â») plus loin, etc. Par ce contexte, le LĂ©vitique 18 liste des pratiques indĂ©sirables, quelles que soient les subtilitĂ©s du terme hĂ©breu toeva.

Mais pour indĂ©sirables qu’ils soient, ces actes ne sont pas qualifiĂ©s de « pĂ©chĂ©s Â». La deuxiĂšme dĂ©formation, donc, est de prĂ©tendre que le LĂ©vitique 18:22 parle de pĂ©chĂ©. 

La troisiĂšme dĂ©formation consiste Ă  Ă©tendre le domaine du LĂ©vitique 18:22 Ă  l’homosexualitĂ© en gĂ©nĂ©ral. Il ne s’agit ici que d’un acte homosexuel masculin spĂ©cifique. 

La quatriĂšme dĂ©formation se fait en sens inverse : en s’appuyant sur le langage euphĂ©mistique (ne pas coucher avec un homme « comme on couche avec une femme Â»), certains suggĂšrent que les rapports sexuels entre deux hommes ne posent pas de problĂšme tant qu’ils ne sont pas exactement identiques aux rapports sexuels entre un homme et une femme. Ceux‐​lĂ  se mĂ©prennent sur la façon dont fonctionnent les euphĂ©mismes. 

Finalement, le LĂ©vitique 18:22 ne fait qu’une ligne (ou deux si on y ajoute son double en LĂ©vitique 20:13). La cinquiĂšme dĂ©formation consiste Ă  considĂ©rer ces deux lignes hostiles aux rapports sexuels entre hommes comme plus importantes que, par exemple, le verset similaire de LĂ©vitique 19:19 (qui proscrit le port d’un « vĂȘtement tissĂ© de deux espĂšces de fils Â» diffĂ©rentes). 

DĂ©barrassĂ© de ces cinq dĂ©formations, le LĂ©vitique 18:22 rĂ©prouve un acte homosexuel masculin, parmi une longue liste de prohibitions anciennes, dont bon nombre sont souvent ignorĂ©es dans le monde moderne, tant par nos contemporains religieux que laĂŻcs.

Le Dr Joel M. Hoffman est spĂ©cialiste de la Bible Ă  New York. Son dernier ouvrage, The Bible’s Cutting Room Floor : The Holy Scriptures Missing From Your Bible est paru en septembre 2014. Plus d’informations sur www.lashon.net

comment pourraIs‐​je avoIr en abomInatIon le juIf homosexuel ? 

Gabriel Abensour
Animateur du blog modernorthodox​.fr

Pour une raison que j’ignore, la Torah a en abomination l’acte homosexuel. L’acte lui‐​mĂȘme, mais non pas le sujet qui le commet. A fortiori, la Torah ne peut pas haĂŻr une identitĂ©. « Tu n’auras point en abomination l’Édomite, car il est ton frĂšre Â» (DeutĂ©ronome 23:8), nous demande la Torah. Alors comment pourrais‐​je avoir en abomination le juif homosexuel, mon vĂ©ritable frĂšre qui, contrairement Ă  l’Édomite, ne m’a jamais causĂ© le moindre tort ? 

La Torah, si consciente du statut de l’Autre et de l’abomination des oppressions sociales, ne peut tolĂ©rer une politique de discrimination. En IsraĂ«l, le taux de suicide des homosexuels issus des milieux religieux est vingt fois plus Ă©levĂ© que celui du reste des jeunes. Ainsi, l’homophobie tue. Nous tuons tous un peu, par notre silence, par notre lĂąchetĂ©, par notre refus de reconnaĂźtre que s’il existe une abomination en ce qui concerne l’homosexualitĂ©, celle-ci est sans aucun doute dans le rapport que nous, juifs hĂ©tĂ©rosexuels, entretenons avec nos frĂšres et sƓurs homosexuels.

Levinas nous a enseignĂ© que « Le “Tu ne tueras point” est la premiĂšre parole du visage Â». Pourtant, « le meurtre, il est vrai, est un fait banal : on peut tuer autrui ; l’exigence Ă©thique n’est pas une nĂ©cessitĂ© ontologique Â». Je ne sais pas pourquoi la Torah a interdit Ă  deux hommes d’avoir un rapport homosexuel. Je sais cependant que cette mĂȘme Torah m’interdit catĂ©goriquement le meurtre. J’aimerais que les zĂ©lotes, si prompts Ă  nous rappeler ces deux lignes de la Bible, soient aussi capables de se rappeler les chapitres entiers qui condamnent la haine et l’oppression de l’Autre. J’aimerais que le monde religieux rĂ©alise que par son attitude, il verse du sang innocent jour aprĂšs jour. 

« La voix du sang de ton frĂšre crie de la terre jusqu’à moi Â» (GenĂšse 4:10)

la bIble rItualIse la sexualIté, elle ne la moralIse pas

David Isaac Haziza
Philosophe

Avant toute chose, je crois qu’il convient de dissiper un malentendu. MĂȘme dans une perspective orthodoxe, la prohibition de l’homosexualitĂ© en tant que telle n’existe pas dans le judaĂŻsme. Le LĂ©vitique interdit une certaine pratique sexuelle, qu’il ne nomme d’ailleurs pas « sodomie Â» car c’est lĂ  une vision chrĂ©tienne tardive, et il l’interdit si elle a lieu entre hommes (lĂ  encore, soit dit en passant, cela reste permis entre hommes et femmes mĂȘme dans une perspective orthodoxe ou « halakhiste Â») ; il l’interdit nĂ©anmoins comme il interdit tout une sĂ©rie de pratiques que nous qualifierions d’hĂ©tĂ©rosexuelles. La Loi de MoĂŻse ne raisonne pas selon les catĂ©gories sexuelles que nous connaissons : elle ne lĂ©gifĂšre pas sur des identitĂ©s sexuelles qui n’existent certainement pas sous leur forme actuelle Ă  l’époque, mais sur des gestes, qu’elle permet ou interdit. Il n’y a ni hĂ©tĂ©rosexuels ni homosexuels dans l’AntiquitĂ© : voyez les mƓurs de Socrate et de Platon ! Au reste, la Bible ne dit rien du lesbianisme et certaines militantes orthodoxes, aux États‐​Unis ou en IsraĂ«l, tirent aujourd’hui profit de ce silence jamais vraiment comblĂ© par la jurisprudence rabbinique, pour affirmer leur homosexualitĂ© (que ce soit sur le plan de l’identitĂ© ou du mode de vie) tout en restant fidĂšles au cadre de la halakha.

J’ajoute Ă  ces considĂ©rations une chose : les interdits sexuels ne sont pas des interdits moraux mais plutĂŽt des interdits rituels, des houkim plutĂŽt que des mishpatim. Leur « moralisation Â» est selon moi une lecture chrĂ©tienne, qui a toutefois pu dĂ©teindre sur le judaĂŻsme. Par exemple, c’est le Nouveau Testament qui fait de Sodome le symbole des « dĂ©bauchĂ©s Â» alors que notre tradition y voit plutĂŽt le nom de l’égoĂŻsme, de l’injustice sociale et de la xĂ©nophobie, pĂ©chĂ©s bel et bien moraux pour le coup. La loi biblique ritualise la sexualitĂ©, ce qui ne lui est d’ailleurs pas propre, mais elle ne la moralise pas. 

Cela dit, il reste que le monde a changĂ© depuis le temps de nos prophĂštes. Ces pratiques condamnĂ©es alors parmi beaucoup d’autres comportements, sont revendiquĂ©es au nom d’identitĂ©s qui n’existaient pas encore. L’Homme a des droits et non plus la seule responsabilitĂ© de garder la Loi. Le corps lui‐​mĂȘme, le corps de l’individu, a dĂ©sormais des droits – et non plus de simples « permissions Â» accordĂ©es Ă  ceux qui savent par ailleurs se conformer aux commandements. Je suis de ceux qui croient Ă  la nature partiellement historique de nos textes, je ne m’en cache pas. Cela n’en exclut d’ailleurs pas un substrat divin. Et cela ne veut pas dire qu’il faille tout abandonner ou relativiser : la force de notre civilisation, cette immortalitĂ© que chacun est forcĂ© de lui reconnaĂźtre, rĂ©side surtout dans la conservation de ses rites et de ses lois Ă  travers les siĂšcles. Mais alors, que faire ? Ce qui est sĂ»r, c’est que nous sommes Ă  la croisĂ©e des chemins, c’est que l’existence de nombreuses communautĂ©s rĂ©formĂ©es gay friendly ne suffit plus : c’est tout le peuple juif qui est concernĂ©, tout le judaĂŻsme. Des Juifs sont homosexuels, autant qu’ailleurs, c’est leur droit et les juger ou les en empĂȘcher serait atroce. Une chose permettra pourtant toujours aux haineux de les haĂŻr : la vision de la Loi comme entiĂšrement incréée, Ă©ternelle, au‐​dessus de l’histoire. « C’est Ă©crit Â», disent‐​ils, « c’est comme ça, on n’y changera rien ! » Et pourtant, oui, nous devons changer de perspective, nous approprier les textes et les rites, voir notre condition non pas comme celle d’esclaves de Dieu, mais comme celle d’un peuple, libre hĂ©ritier d’une trĂšs ancienne civilisation. Je crois que nous possĂ©dons, dans notre tradition mĂȘme, les outils pour rĂ©soudre la difficultĂ© posĂ©e au judaĂŻsme par l’émergence de la sexualitĂ© et des identitĂ©s sexuelles : comme le dit le Talmud, la Torah n’est pas au ciel, elle est donnĂ©e aux hommes, comme la terre oĂč ils vivent, debout et non prosternĂ©s, et comme la libertĂ© de contredire leur CrĂ©ateur. Avoir cela en tĂȘte doit aider les Juifs Ă  accepter la diffĂ©rence en leur sein, Ă  l’aimer et “ Ă  la protĂ©ger.

Un interdit pour l’animal pulsionnel en l’homme

Jean‐​Pierre Winter
Psychanalyste

Le moins qu’on puisse dire Ă  propos de ce verset c’est qu’il n’a pas fait couler beaucoup l’encre de nos commentateurs et de nos MaĂźtres. Rachi, par exemple, passe directement du verset 21, qui condamne le rituel sacrificiel et idolĂątrique au dieu Moloch, au verset 23 qui interdit la pratique zoophile
 aux femmes. Cela trahit peut-ĂȘtre soit une Ă©vidence soit un certain embarras. ConsidĂ©rons plutĂŽt que ces trois versets sont solidaires. ApparaĂźtrait alors l’idĂ©e qu’il s’agit de refuser tout rapport charnel entre l’Homme et le radicalement Autre : un dieu‐​idole ou un animal mais aussi entre l’Homme et le semblable fusionnĂ© avec l’Autre. Ce partenaire, homme ou femme, se doit d’ĂȘtre l’Autre
 sexe, d’oĂč la formulation : « Avec un mĂąle tu ne coucheras pas comme avec une femme Â». Ce qui est plus littĂ©ral que la traduction du Rabbinat qui dit : « Ne cohabite point avec un mĂąle, d’une cohabitation sexuelle
 ».
« Avec un mĂąle (zakhar)
 » et non avec « un homme Â» ! D’oĂč se dĂ©duira que c’est bien l’animal pulsionnel en l’homme qui est concernĂ© par cet interdit.

Garder la diffĂ©rence des sexes et non se garder d’elle

Gilles Bernheim
Grand Rabbin

Deux observations s’imposent Ă  la lecture de ce verset :

1. L’interdit biblique de l’homosexualitĂ© masculine semble ne souffrir d’aucune exception effective, contrairement par exemple Ă  :
- l’adultĂšre, entre David et BethsabĂ©e, dont l’amour coupable est nĂ©anmoins gĂ©nĂ©rateur Ă  terme d’une histoire, celle de Salomon, Ă©dificateur du Temple.
- l’inceste de Loth et de ses filles, ancĂȘtre du Messie, issu de Ruth la Moabite.
Mais il n’y a pas trace d’amour homosexuel effectif dans la Bible par lequel « passerait » l’histoire. Ni d’homosexualitĂ© fĂ©minine, mĂȘme si celle‐​ci reste formellement interdite.

2. Il s’agit, dans ce verset, de garder la diffĂ©rence des sexes et non de se garder d’elle. Mais la prise en compte de ce qu’il nous faut garder suggĂšre une rĂ©elle maturitĂ© sexuelle, si l’on veut bien accepter ces mots en dehors de toute connotation morale. Car ce deuil de la connaissance complĂšte de l’identitĂ© sexuelle de l’autre est nĂ©cessaire pour que puisse s’instaurer l’amour. Deuil de tant de leurres et de tant d’illusions, constitutifs de la vie sexuelle.

Ce texte est nĂŽtre mais nous avons le droit de ne pas ĂȘtre d’accord

Yann BoissiĂšre
Rabbin du MJLF, Paris

Il y a trois stratégies face à ce texte.
Tout d’abord le degrĂ© zĂ©ro de l’interprĂ©tation – mais c’en est une : la lecture littĂ©rale. Dans sa version brute, elle n’a pas grand‐​chose Ă  ajouter, tant elle est certaine de sa « lecture C.Q.F.D. Â». Dans sa version sophistiquĂ©e, on verra ce littĂ©ralisme se fendre d’un petit air contrit pour dĂ©cliner son Non possumus : dĂ©solĂ©, camarade homosexuel, aussi loin que puissent aller mes sympathies Ă  la cause, il n’y a rien Ă  faire, c’est marquĂ© dans la Bible ! 

DeuxiĂšme stratĂ©gie : l’érudition. Par une dose massive de scholarship, de relativisme historique conjuguĂ© au Sitz im Leben (Ă©tude du contexte de vie), on Ă©largit le propos, on rĂ©duit sa portĂ©e, on contextualise, bref on « amollit Â» le verset, on le travaille au corps pour dĂ©montrer qu’il rĂ©fĂšre en fait Ă  l’homosexualitĂ© rituelle, ou aux relations violentes entre non‐​égaux, ou encore Ă  l’humiliation et au dĂ©nigrement, autrement dit, qu’il concerne tout sauf l’homosexualitĂ© telle que nous l’entendons (le beau responsum de Joel Roth – CJLS 2006 – se fait le relai des travaux Ă©rudits des trente derniĂšres annĂ©es sur la question).
ThĂšses parfois brillantes, peut‐​ĂȘtre mĂȘme convaincantes. Jusqu’à un certain point. 

Car cette stratĂ©gie de la chirurgie Ă©rudite esquive selon moi le fond du problĂšme, qui exige de prendre ses responsabilitĂ©s face au texte. Se dĂ©douaner de cette responsabilitĂ© en noyant le verset sous un dĂ©luge d’érudition, lui appliquer toutes sortes de compresses interprĂ©tatives pour prĂ©tendre lui faire dire le contraire de ce qu’il dit, certes, nous, rabbins, nous y entendons. En l’occurrence, cependant, ce trop‐​plein de Wissenschaft (dont les rĂ©sultats demeurent, tout au plus, conjecturaux) frise selon moi la mauvaise foi. Je veux parler ici de la troisiĂšme stratĂ©gie, celle, prĂ©cisĂ©ment, de la responsabilitĂ© : face Ă  certains versets, et LĂ©vitique 18:22 en fait assurĂ©ment partie, je prĂ©fĂšre reconnaĂźtre qu’il rĂ©prouve bel et bien l’homosexualitĂ©. Mais qu’il exprime un Ă©tat de connaissance et une mentalitĂ© que nous ne reconnaissons plus comme les nĂŽtres. Soyons clairs : que nous ne souhaitons pas reconnaĂźtre comme les nĂŽtres. 

On le voit, il s’agit ici non de la simple interprĂ©tation d’un verset, mais d’un principe global de mĂ©ta‐​interprĂ©tation, d’une attitude globale de lecture et de responsabilitĂ© face au texte. Pour le dire trĂšs simplement : ce texte est nĂŽtre, mais nous avons le droit de ne pas ĂȘtre d’accord. Alors, tous mes respects Ă  LĂ©vitique 18:22, mais bienvenue Ă  DeutĂ©ronome 30:12 : « [Cette Torah] n’est pas dans le ciel, pour que tu dises : “Qui montera pour nous au ciel et nous l’ira quĂ©rir, et nous la fera entendre afin que nous l’observions ? ».

est‐​il questIon d’homosexualitĂ© dans ce verset ?

Jonas Jacquelin
Rabbin de l’ULIF, Paris

Est‐​il question d’homosexualitĂ© dans ce verset ? Si par homosexualitĂ© nous entendons la relation amoureuse entre deux personnes de mĂȘme sexe, force est de constater que ce verset n’aborde le phĂ©nomĂšne que de façon trĂšs limitĂ©e : il n’est question ici que d’homosexualitĂ© masculine et le rapport n’est dĂ©crit qu’au travers de sa matĂ©rialisation sexuelle, laissant de cĂŽtĂ© les autres dimensions d’une telle liaison. 

Un autre point frappe l’attention, il est Ă©crit : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme Â». Cette union n’est pas envisagĂ©e directement pour ce qu’elle est mais au travers d’une comparaison avec la relation hĂ©tĂ©rosexuelle. Il semble y avoir comme une difficultĂ© Ă  apprĂ©hender et penser la relation homosexuelle dans sa singularitĂ© d’oĂč le recours Ă  cette comparaison. 

C’est sur ce verset que se sont appuyĂ©s les dĂ©cisionnaires rabbiniques pour interdire l’homosexualitĂ©. En partant du postulat selon lequel la relation homosexuelle recouvre plus que les rapports sexuels entre deux hommes, mais aussi toute la gamme de raisons et motifs sur lesquels s’appuient les couples en gĂ©nĂ©ral, il est impossible de ne pas se poser la question de la pertinence du recours Ă  cette seule source scripturaire pour condamner cette orientation sexuelle. 

Une approche complĂšte de l’homosexualitĂ© exige sans doute dans un premier temps de s’intĂ©resser Ă  toutes les dimensions sur lesquelles se base et se dĂ©veloppe un couple homosexuel et Ă  partir de cela rechercher les maniĂšres dont la Torah pourra les Ă©clairer et nous donner Ă  les penser.

l’homosexualitĂ© est consIdĂ©rĂ©e comme une faute

Haim Nisenbaum
Rabbin du Beth Loubavitch, Paris

L’immĂ©diate proximitĂ© de la fĂȘte de Shavouot – le don de la Torah – date Ă  laquelle j’écris ces quelques lignes, invite Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  l’interdiction biblique des relations homosexuelles dans ce contexte spirituel particulier. 

Il faut d’abord relever que, pour la tradition juive, cette interdiction n’est pas une prescription humaine, liĂ©e Ă  la morale d’un temps, mais bien un ordre divin. En effet, la crĂ©ation, tant dans sa globalitĂ© que dans chacun de ses dĂ©tails, est la mise en Ɠuvre d’un plan conçu par D.ieu dans lequel l’homme joue le rĂŽle essentiel. C’est dire que tel acte est interdit car c’est cette harmonie qu’il remet en cause, introduisant un vĂ©ritable dĂ©sĂ©quilibre. 

Dans cette optique, la relation sexuelle homme/​femme ne correspond pas seulement Ă  une donnĂ©e de nature mais Ă  une correspondance avec des Ă©vĂ©nements spirituels longuement dĂ©crits par les textes kabbalistiques. Les hommes en gĂ©nĂ©ral, et les Juifs en particulier, ayant une mission d’origine Divine Ă  assumer, ce qui en dĂ©tourne ne peut qu’ĂȘtre interdit. L’homosexualitĂ© est donc considĂ©rĂ©e comme une faute. 

Est‐​ce Ă  dire que l’homosexuel est mis au ban de la communautĂ© ? En aucun cas car le dĂ©faut Ă  remplir une obligation spirituelle ne fait pas disparaĂźtre la judaĂŻtĂ©, qui est un fait d’essence. En d’autres termes, l’orientation sexuelle ne peut servir de marqueur identitaire. Et c’est Ă  la lumiĂšre du lien avec D.ieu et de l’importance de la norme fondatrice que la question doit ĂȘtre pensĂ©e.

Projeter la question homosexuelle sur cet unique verset est hasardeux

Yeshaya Dalsace
Rabbin de la communauté massorti Dor Vador, Paris

Ce verset reste Ă  mon avis obscur et ne peut ĂȘtre retirĂ© de son contexte historique, d’une part, et de lectures Ă  diverses Ă©poques, y compris la nĂŽtre, d’autre part. Dans son contexte, il ne parle pas Ă  mon avis d’homosexualitĂ© au sens actuel du terme, mais d’une pratique sexuelle, peut‐​ĂȘtre rituelle, condamnĂ©e. Projeter, comme beaucoup le font de nos jours, la vaste question homosexuelle sur cet unique verset me paraĂźt hasardeux et rĂ©ducteur. De plus, le judaĂŻsme se mĂ©fie d’une approche trop littĂ©rale des textes et je ne vois aucune raison de se laisser enfermer dans la littĂ©ralitĂ© de celui‐​ci. Par ailleurs, le judaĂŻsme implique la lecture rĂ©flĂ©chie et critique de textes trĂšs divers, y compris des textes dĂ©plaisants, voire choquants, et il n’y a aucune raison que ce verset Ă©chappe Ă  cette discipline. Cependant, la condamnation de la « coucherie masculine Â», de mĂȘme que celle de la confusion volontaire du masculin et du fĂ©minin demeurent et on peut en apprendre quelque chose sans pour autant tomber dans la condamnation facile de l’homosexualitĂ© autrement complexe. En d’autres termes, la pratique homosexuelle pose de toute façon un problĂšme Ă  la tradition juive, bien au‐​delĂ  de ce verset et il faut entendre cela aussi. Mais en tout cas, ce que subissent les homosexuels dans bien des milieux religieux est une honte et la transgression claire de commandements fondamentaux. Lutter contre ces discriminations et aider Ă  rĂ©duire la souffrance est une mitsva. Ce verset, en tout Ă©tat de cause, nous stimule et fait dĂ©bat, en cela, il ne me pose pas de problĂšme.

Comment priver un individu d’un besoin Ă©lĂ©mentaire ?

Hervé élie Bokobza
Talmudiste

Il n’est pas chose aisĂ©e de commenter un tel verset, surtout lorsque l’affirmation lapidaire ne laisse place Ă  aucun compromis. Je ne vais donc pas tenter de camoufler sa cohĂ©rence, mais me contenter d’en questionner son principe. 

La Torah ne perçoit pas l’homosexualitĂ© comme une norme spĂ©cifique mais comme une perversion de l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ©. C’est donc toute la question du rapport Ă  la sexualitĂ© qui est posĂ©e ici. 

On sait par ailleurs que la Torah distingue le commandement de procrĂ©ation, du devoir conjugal. C’est ce que la Torah appelle ona (cf. Exode 21:10).

On connaĂźt le dĂ©bat au sujet de savoir si la fin des temps verra un changement de la nature du monde. Selon MaĂŻmonide, le principe « le monde suit son cours Â» est valable mĂȘme aprĂšs les temps messianiques. Dans son ÉpĂźtre sur la rĂ©surrection des morts, MaĂŻmonide s’appuie sur un passage du Talmud qui dit qu’à la fin des temps cesseront toutes les activitĂ©s corporelles, telles que le manger, le boire, et les relations sexuelles (Berachot 17, a). Comment ainsi prĂ©tendre que Dieu laisse subsister des organes inutiles ? 

Ce passage du Talmud qui place la sexualitĂ© avec le manger et le boire montre que celle‐​ci est autant nĂ©cessaire Ă  l’ĂȘtre humain que de se nourrir. Comment donc priver un individu, qui n’a aucune attirance pour un membre du sexe opposĂ©, d’un besoin Ă©lĂ©mentaire Ă  sa vie ? 

Nous laisserons la question en suspend afin de nous faire rĂ©flĂ©chir sur l’intĂ©rĂȘt Ă©vident de revoir certaines des dispositions de la Torah Ă  l’aune des questions nouvelles qui se posent Ă  nous au fur et Ă  mesure du temps.