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Cantiques des cantiques

S’il est un texte, un seul, que tout le monde citera comme illustration de l’érotisme biblique, c’est Shir haShirim, le Cantique des Cantiques. Cette suite poĂ©tique amoureuse, conversation entre amants, occupe une place centrale dans la liturgie juive et est mĂȘme lue chaque semaine dans la plu- part des communautĂ©s sĂ©farades. Pour autant, ce texte n’est pas nĂ©cessairement bien connu et moins encore convenablement traduit. S’appuyant sur une traduction Ă  laquelle il travaille actuellement, David Isaac Haziza propose une lecture approfondie et attentive du poĂšme Ă©rotique le plus connu au monde.

Publié le 21 Juin 2016

6 min de lecture

Certains textes, trop lus ou jugĂ©s ennuyeux avant mĂȘme d’ĂȘtre lus, sont victimes de leur importance. C’est le cas de pas mal de textes « sacrĂ©s Â» et les religieux eux‐​mĂȘmes n’aident d’ailleurs pas forcĂ©ment Ă  ce que l’on considĂšre autrement leur hĂ©ritage. Prenez le Cantique des Cantiques. Son titre d’abord. Un cantique, c’est un chant d’église, alors que l’hĂ©breu dit simplement : shir hashirim, « le chant des chants Â». Et puis, au‐​delĂ  de ce titre, on dirait que toute l’histoire de son exĂ©gĂšse est celle d’une guerre menĂ©e par les orthodoxies de tout poil contre son sens littĂ©ral, ses mots et ses respirations, sa chair.
La derniĂšre bataille en date fut livrĂ©e par la maison d’édition amĂ©ricaine Artscroll. On connaĂźt son travail trĂšs utile pour les apprentis talmudistes mais il faut croire que la Bible est une autre affaire, car plutĂŽt que de faire le mĂȘme travail pour ce pauvre Cantique des Cantiques, nos aimables bigots nous en ont livrĂ© une « traduction allĂ©gorique Â» oĂč les seins de l’aimĂ©e, pour ne citer qu’une grotesquerie parmi d’autres, deviennent les Tables de la Loi.
La lettre de Shir haShirim effraie les religieux : il faut donc, plus que jamais, en ces temps oĂč le fondamentalisme fait rage, y revenir. D’un autre cĂŽtĂ©, notre rapport Ă  ce texte, aprĂšs deux millĂ©naires d’interprĂ©tation allĂ©gorique ou mystique, ne peut faire fi de cette tradition. Il faudrait aujourd’hui pouvoir combiner les deux, les faire rĂ©sonner l’une avec l’autre. Vivre la Tradition par tous nos pores et dans tous les sens, et mĂȘme la retourner contre elle‐​mĂȘme. Comprendre l’allĂ©gorie Ă  partir de la littĂ©raritĂ© du poĂšme, c’est la moindre des choses : si le comparĂ© a la mĂȘme structure que le comparant, il faut d’abord, si on veut la saisir, expliquer le comparant. Et en mĂȘme temps nous pouvons dĂ©sormais revenir vers l’histoire, car Shir haShirim est d’abord une histoire d’amour, revenir vers le poĂšme avec Ă  l’esprit les sens que lui donne la Tradition. Je dis parfois que le mot trĂšs chrĂ©tien de « cantique Â», qui Ă©tait plutĂŽt destinĂ© Ă  gommer de ce chant l’aspect Ă©rotique, s’est par un effet Ă©trange et inattendu, chargĂ© en retour, Ă  mes oreilles en tout cas, de sensualitĂ©. Revenir de l’allĂ©gorie vers la lettre du poĂšme, c’est comprendre que la sensualitĂ© peut ĂȘtre sacrĂ©e : les caresses, la voluptĂ©, l’orgasme sont bien plus, dans l’histoire de la civilisation, que des faits physiologiques. Si toute la littĂ©rature ne parle que de « Ă§a Â», c’est qu’il y a Ă  ce propos un peu plus qu’un spasme Ă©lectrique ou qu’un gros plan de film porno. 

“QU’ENCORE IL ME BAISE DE BAISERS DE SA BOUCHE” 

Quelle est l’histoire de Shir hashirim ?1 Celle d’un amour contrariĂ© oĂč se nouent des intĂ©rĂȘts politiques, Ă©conomiques mĂȘmes, et des prĂ©occupations mystiques, peut‐​ĂȘtre mĂȘme mythologiques : on a parfois comparĂ© le poĂšme aux hiĂ©rogamies paĂŻennes, aux Ă©pousailles sacrĂ©es des dieux et des dĂ©esses.
D’abord, il n’y a pas un mais deux amants. Le roi et le berger, rivaux. Il y a probablement plusieurs femmes mais il n’y a qu’une hĂ©roĂŻne, la Sulamite. Pour ma part, je n’admets pas l’hypothĂšse quelque peu prude de Renan selon laquelle l’ardeur des premiers versets serait Ă  attribuer aux dĂ©vergondĂ©es du sĂ©rail plutĂŽt qu’à cette modeste bergĂšre : « Qu’encore il me baise de baisers de sa bouche : car sont meilleures tes caresses que le vin. À l’arĂŽme tes influx sont bons, un influx Ă©pandu est ton nom ; ainsi les filles t’aiment Â»2 . Au contraire, ces mots disent l’amour fou de l’enlevĂ©e pour celui qu’elle a perdu. Paysanne que le roi Salomon a placĂ©e parmi les odalisques du harem, la Sulamite ne cesse de rĂȘver Ă  son amant de cƓur, veillant dans les nuits, ses entrailles agitĂ©es par le doux souvenir de leurs Ă©bats (5:4). Elle fuit pour le retrouver, est peut‐​ĂȘtre ramenĂ©e, puis fuit Ă  nouveau, Ă  moins que tout cela ne soit que rĂȘves de fuite. Ils sont finalement rĂ©unis, aux dĂ©pens du roi humiliĂ© : « Si donne un homme tout le bien de sa maison pour l’amour, on le mĂ©prisera de mĂ©pris Â» (8:7).
Salomon n’a pas le beau rĂŽle. Aimer, il ne sait pas : le sexe est seulement une manifestation de son pouvoir. Il est sourd au dĂ©sir de l’autre, sa parole s’écoutant trop ne s’entend pas elle‐​mĂȘme : il flatte, mais avec balourdise. « Ă€ la cavale aux chars de Pharaon, t’ai Ă©galĂ©e, mon aimĂ©e. Gracieuses tes joues dans leurs chaĂźnes de perles, et ta gorge dans les gemmes. Des chaĂźnes d’or te ferons, d’argent ponctuĂ©es Â» (1:9–11). Il n’admire que sa propre puissance phallique Ă  travers la jouissance escomptĂ©e de l’aimĂ©e. Contrastent lĂ  la puretĂ© de l’amour pastoral et le luxe du harem. PuretĂ© rimant non avec chastetĂ© mais bien avec voluptĂ© – oĂč dialoguent les dĂ©sirs, oĂč les jouissances se font Ă©cho.
Le Cantique des Cantiques est le chant de l’amour victorieux, victorieux du pouvoir, de la violence et de la mort : « Place‐​moi comme sceau sur ton cƓur, comme sceau sur ton bras, car fort comme la mort est amour, dure comme ShĂ©ol, passion ; ses traits : traits de feu de la flamme de Yah ! Â» (8:6). Et cet amour est un amour humain, un amour entre deux chairs, deux nefashot. Nefesh : Ă  l’intersection du corps et de l’esprit, lĂ  oĂč s’opĂšrent dĂ©sir et jouissance. « Sur mon lit dans les nuits, je cherchai celui qu’aima mon ĂȘtre (nafshi). Le cherchai et point ne le trouvai. “Allez, je vais me lever, je veux tourner dans la ville ! Sur les places et dans les rues je veux chercher celui qu’aima mon ĂȘtre !” Le cherchai et point ne le trouvai Â» (3:1–2). Deux chairs qui s’ouvrent l’une Ă  l’autre, qui se perdent comme totalitĂ©s closes pour se retrouver dans la passion partagĂ©e. Se connaĂźtre en connaissant l’aimĂ©, par la curiositĂ©, jamais complĂštement satisfaite, Ă  l’égard de l’autre chair : « Mon chĂ©ri a passĂ© la main dans la brĂšche ; mes entrailles ont murmurĂ© vers lui Â» (5:4). Pas de doute Ă  avoir sur la nature de cette « brĂšche Â», Shir haShirim raconte, entre rĂȘve et rĂ©alitĂ©, dans la concrĂ©tude d’un corps qui palpite, qui sent, qui se rĂ©pand, ce qui combat la mort, raconte l’immortel au cƓur des choses – et c’est l’effectivitĂ© d’un bonheur donnĂ©, et parfois rĂȘvĂ©, Ă  deux, qui eut lieu et que rien ne saurait effacer. Fort comme la mort est amour : fort Ă  combattre la disparition ? Fort comme une divinitĂ© de vie face aux puissances du nĂ©ant ? Ou fort Ă  se perdre, Ă  s’oublier, Ă  s’anĂ©antir, fort de cette force que dĂ©crit Bataille dans L’Érotisme, qui exalte Ă  en mourir, qui fait redescendre au chaos primitif ? Les deux Ă  la fois probablement, la magie de ces versets est de nous dire l’inaudible vibration de l’instant oĂč l’amour fit sortir la lumiĂšre du tohu‐bohu.

UN POÈME ÉROTIQUE 

Je suis persuadĂ© que nos Sages n’ignoraient pas, vĂ©ritĂ© si simple, qu’on n’entend pas le signifiĂ© sans le signifiant. Certains passages du Talmud le laissent entendre : c’est aprĂšs tout de l’un des versets de Shir haShirim que l’on a dĂ©duit, hĂ©las, la « nuditĂ© Â» inhĂ©rente Ă  la voix fĂ©minine3 , et c’est par un autre – « Sous ce pommier t’ai Ă©veillĂ© : c’est lĂ  qu’accoucha ta mĂšre ; lĂ  qu’accoucha qui t’enfanta Â» (8:5) – que l’on explique la dimension aphrodisiaque du harosset, de cette nourriture censĂ©e rappeler les efforts faits par les femmes israĂ©lites pour exciter leurs Ă©poux Ă  l’amour malgrĂ© les ordres de Pharaon4 . En d’autres termes, ils savaient qu’avant d’ĂȘtre une allĂ©gorie, ou tout en Ă©tant une allĂ©gorie, c’était bien un poĂšme Ă©rotique. 

L’amour humain reflĂ©tait Ă  leurs yeux l’amour divin. Faire l’amour, c’était faire demeurer la Shekhina dans la maison5 . La faire ĂȘtre : un acte qui, pour reprendre la formule de Mopsik, est de ceux qui « font exister Dieu Â». Ainsi lisaient‐​ils dans les versets du poĂšme des allusions Ă  la justice et Ă  l’harmonie cosmiques et humaines. « Ton giron, coupe ronde oĂč ne manque hypocras, ton corps meule de blĂ© bordĂ© de roses Â» (7:3) : que dit le Midrash Rabba de ce « giron Â», ombilic ou vagin ? Qu’en dit le Talmud ? C’est, lit‐​on notamment dans SanhĂ©drin6 
 le SanhĂ©drin justement, le tribunal dont les membres se faisaient face dans une espĂšce d’amphithéùtre comme en une coupe ronde. Le Midrash Rabba y voit aussi une allusion au livre du LĂ©vitique, au centre du Pentateuque comme l’ombilic l’est dans le corps humain.
On peut ĂȘtre perplexe mais cela n’est ridicule que si on lit ces mots en oubliant le sens littĂ©ral et sans comprendre qu’un midrash n’est qu’une proposition de sens, une piste. Pourquoi le SanhĂ©drin ? Le SanhĂ©drin, c’est la justice. La justice, chez Platon comme chez les Sages juifs, c’est l’harmonie. Le reflet humain de la bontĂ©, de l’amour cosmique sans quoi le monde ne tiendrait pas. Quant au LĂ©vitique, c’est le livre des sacrifices, oĂč sont exposĂ©es les rĂšgles de ces offrandes censĂ©es rĂ©tablir l’équilibre brisĂ© du monde. En d’autres termes, que nous disent les Sages ? Que l’homme, par sa piĂ©tĂ© et par son sens de la justice, rend le monde Ă  son harmonie perdue, laquelle est comparĂ©e Ă  l’extase des amants, comble terrestre de cette force amoureuse qui crĂ©e le temps et les ĂȘtres. 

Le Dieu d’IsraĂ«l n’est pas pure transcendance : il est chair aussi. « Ton peuple sera mon peuple, ton Dieu sera mon Dieu Â», dit Ruth. Le peuple d’abord, c’est- à‑dire le prochain, celui ou celle dont on partage la couche, le frĂšre, l’aimĂ©e, la lignĂ©e. La transcendance est charnelle, la chair est sainte : voilĂ  le « message Â» qui s’apprend de ce texte et de ses commentaires. Shir haShirim nous parle de Dieu en nous parlant d’amour, il nous parle aussi d’amour en nous parlant de Dieu.

1. Il revient principalement Ă  Ernest Renan et Ă  quelques philologues d’en avoir retracĂ© les linĂ©aments. Pour le drame, je m’en tiens grossiĂšrement aux idĂ©es de l’hĂ©braĂŻsant auteur de la Vie de JĂ©sus.
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2. Cantique des Cantiques, 1:2–3. Je livre ici ma propre traduction du Chant, en cours d’achùvement.
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3. Berakhot 24a
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4. Pessahim 115b
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5. Voir Sota 17a
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6. Voir SanhĂ©drin 36b‐​37a
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